Si le destin méconnu des 130.000 « Malgré-Nous » alsaciens-mosellans a souvent été mal compris par nos compatriotes – on l’a encore vu récemment à Oradour où, le 4 septembre dernier, le président allemand s'est déclaré « conscient du débat intense en autour de la question de l’enrôlement forcé des Alsaciens qui ont participé au massacre » – l’indifférence ou l'ignorance, en revanche, ont longtemps occulté le sort des quelque dizaines de milliers d'Alsaciennes et de Lorraines incorporées de force durant la dernière dans le Reicharbeitsdienst (RAD), service de travail du Reich, ou dans le Kriegshilfsdienst (KHD), service auxiliaire de guerre.

L’infortune de leur jeunesse volée s’est heurtée, des décades durant, au silence obstiné – voire machiste – de l’histoire et des historiens. Celles que l’on appelle désormais les « Malgré-Elles », en référence aux Malgré-Nous, ont pourtant partagé le même traumatisme et souvent le calvaire de l'incorporation de force de leurs camarades masculins, dans les régions tombées sous la coupe du Reich allemand.

Dans l'Alsace-Moselle annexée en 1940, c'est dès la fin de l'adolescence – vers 18, 19 et 20 ans – que ces filles seront appelées, comme les garçons du même âge, à passer le conseil de révision et à prendre connaissance de leur affectation, souvent loin de chez elles, au fin fond du Reich. À partir de 1943, de nombreuses jeunes filles originaires des régions germanophones de Belgique, de Pologne ou du Luxembourg connaîtront le même sort. Certaines d'entre elles seront soumises, sans ménagement, à la discipline de fer de la Wehrmacht. D'autres, dans le cadre du service du travail, seront affectées aux équipes qui creusent des tranchées, entretiennent le réseau routier, etc.

Les Malgré-Elles seront parfois maltraitées au mépris de toute déontologie médicale. Il n’était pas rare que des médecins SS leur fassent des piqûres de bromure pour supprimer les ennuis menstruels au travail. Nombre d’entre elles seront affectées également à la Flak – la défense antiaérienne allemande – ainsi que dans les usines de munitions. Enfin, à partir de l'automne 1943, certaines seront même versées dans la Luftwaffe et la marine de guerre.

Au sortir de la guerre, la plupart d’entre elles rentreront malades physiquement ou nerveusement et auront du mal à se réinsérer dans la vie quotidienne de l'Alsace libérée, en particulier au niveau linguistique, n'ayant pratiqué que l'allemand pendant près de cinq ans. Il leur faudra attendre jusqu’en 1957 pour obtenir le statut de « personnes contraintes au travail en pays ennemi », suscitant souvent l’ironie de leurs camarades masculins : « À l'époque, vous n'aviez pas de fusil, donc vous n’étiez pas soldats. » La même réponse leur sera donnée en 1981 par la Fondation Entente franco-allemande chargée de répartir l’indemnisation des Malgré-Nous. Et il faudra attendre... 2008 pour que les Malgré-Elles soient enfin reconnues et obtiennent généreusement une indemnisation de 800 euros, soit moins de la moitié de la somme allouée aux Malgré-Nous… Seules 5.800 survivantes à cette date auront eu droit à réparation.

Reste à régler également le sort des enfants orphelins de ces incorporés de force qui ne sont pas revenus. Contrairement aux « enfants de la Shoah », les orphelins des Malgré-Nous peinent à faire entendre leur voix. La même Fondation Entente franco-allemande citée plus haut, chargée de l'indemnisation des Malgré-Nous, refuse de prendre en compte leurs demandes réitérées de prise en charge.

70 ans après, celles et ceux que Hitler considérait comme des « Beutedeutsche » (littéralement « Allemands, prise de guerre ») ne sont pas au bout de leur peine… Le mea culpa du président allemand à Oradour n’effacera pas ces larcins… Au-delà de l’indemnisation matérielle, on ne se rachète pas aussi facilement une conscience sans reconnaître, une fois pour toutes, que l’incorporation de force fut bien un crime de et même, selon le droit international, un crime contre l'humanité.

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14 septembre 2013

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