Étrange époque que celle où les politiques parviennent à se faire remarquer moins par leurs compétences que leur habileté à récupérer des bisbilles médiatiques pour mettre leur carrière sur orbite. Ainsi, Luc Carvounas, obscur sénateur du Val-de-Marne, s’est engouffré dans la polémique Morano avec la grâce d’un éléphant du PS dans un couloir de l’Assemblée. Il propose d’enrichir le projet de loi “pour l’égalité et contre les discriminations” de plusieurs amendements visant à sanctionner plus sévèrement les élus coupables “d’injures, propos diffamatoires et incitation à la haine raciale, sexistes, homophobes ou en raison de la religion”, qui pourraient écoper de trois ans de prison et 45.000 euros d’amende. En clair, Guy Bedos pourra continuer à traiter Nadine Morano de “connasse” mais Nadine Morano ne pourra plus parler de “race blanche” sous peine d’être embastillée.

La gauche n’a pas toujours été aussi chatouilleuse en matière de “dérapages”. On n’avait pas jugé utile de muscler l’arsenal législatif à l’époque des coups d’éclat récurrents de l’atrabilaire Maxime Gremetz, qui n’hésitait pas à se bagarrer, voire à foncer en voiture sur une tribune officielle, ou encore du bouillonnant Georges Frêche, qui estimait que les harkis étaient des “sous-hommes”, qu’il y avait “trop de Blacks” dans l’équipe de foot, que Fabius avait une “tronche pas catholique” et que Mitterrand était “d’extrême droite”. Les socialistes, qui avaient traîné des pieds pour l’exclure, se sentent aujourd’hui outragés d’entendre une citation du général de Gaulle dans la bouche d’un ancienne ministre, flingué, il est vrai, par son propre parti. De fait, Les Républicains valident implicitement les intimidations inquisitrices de leurs adversaires. On aurait aimé que Nicolas Sarkozy eût appelé avec la même ferveur Patrick Devedjian à “maîtriser son vocabulaire” quand ce dernier traita de “salope” Anne-Marie Comparini en 2007.

Où s’achève la liberté d’expression et où commence l’insulte ? Le mot « race », employé dans l’article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, est devenu tabou. Peut-on réduire l’injure à une simple affaire de sémantique alors qu’elle se tapit d’abord dans les intentions de celui qui l’assène ? Quand François Hollande parle des “sans-dents” et Jean-Pierre Raffarin de “la France d’en bas”, n’offensent-ils pas les plus démunis ? Quand Najat Vallaud-Belkacem qualifie de “pseudo-intellectuels” les philosophes Finkielkraut, Ferry et Bruckner, n’est-ce pas injurieux ? Quand Manuel Valls évoque un “apartheid territorial, social, ethnique”, n’est-il pas outrancier et indécent ? Et n’abordons même pas les invectives régulières de Jean-Luc Mélenchon, ce serait trop fastidieux.

Oui, mais voilà. Nadine Morano a commis deux énormes erreurs : la première est d’avoir appuyé là où ça fait mal, en disant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. La deuxième est d’être de droite, race à laquelle on ne pardonne rien. Progressivement, l’Histoire de France est dénaturée – repentance oblige – et le langage épuré. Les mots ne doivent plus être vecteurs de la réalité mais d’un monde fantasmé, enivré de vivre ensemble, alors qu’il n’a jamais été aussi anxiogène, fracturé, inéquitable et conflictuel. Il est interdit de “stigmatiser” certaines catégories de la population qui, elles, ont le droit de cracher leur flow de haine sur les Français de souche, la police et les institutions. Confisquer la parole de ses opposants est la porte de sortie des crétins. Censurer les mots est un totalitarisme de colibri.

8 octobre 2015

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