Accueil Editoriaux Le traitement infligé aux morts informe sur l’image que l’on se fait des vivants…

Le traitement infligé aux morts informe sur l’image que l’on se fait des vivants…

Les faits divers révèlent parfois davantage la nature d’une société que la haute politique. Le sort de Maria Francesca, cette enfant rom de deux mois, décédée dans le bidonville de Champlan, la nuit de Noël, a ému, à juste titre, les Français. On peut, bien entendu, souligner le paradoxe, qui montre ostensiblement une classe politique clamant son indignation, dans le même temps qu’elle inscrit dans le marbre de la Constitution, dans une atmosphère quasiment religieuse, le droit « imprescriptible » à l’avortement industriel.

Il faut donc faire la part entre une sensibilité (qui n’est pas toujours sensiblerie) innée dans notre vieux pays catholique, et une agitation compassionnelle, qui peut bien être sincère, mais qui paraîtra à d’aucuns légitimement suspecte, de la part de professionnels de la com’.

Il faut sans doute attendre les résultats d’une enquête diligentée par l’inénarrable Jacques Toubon, que l’on avait depuis longtemps oublié, et qui réapparaît comme un figurant dans un théâtre de marionnettes. Néanmoins, quelles que soient ses conclusions, nous ne pouvons pas ne pas rappeler à notre longue mémoire l’un des fondements de notre civilisation européenne, mais aussi, finalement, de toute société civilisée.

Car si, par quelque heureux hasard – de plus en plus rare – les enfants des écoles entendent parler d’Antigone, ils apprendront qu’elle fut condamnée à mort pour avoir, malgré l’interdiction promulguée par le pouvoir politique, commis les gestes élémentaires de funérailles sommaires envers la dépouille de son frère Polynice, considéré comme un rebelle. De même liront-ils, dans un passage de La Guerre du Péloponnèse, de Thucydide, que les Athéniens exécutèrent promptement – sans doute trop rapidement pour que cette décision fût sage – leurs généraux, pourtant vainqueurs des Spartiates dans la bataille maritime des Arginuses, parce qu’ils n’avaient pas recueilli les cadavres qui flottaient, pour leur donner une sépulture.

Le traitement infligé aux morts, quelle que soit leur origine, informe sur l’image que l’on se fait des vivants. Le cimetière, terre de mémoire, de pitié et de respect, symbolise un espace singulier, véritable porte de l’au-delà, où les hommes réaffirment le caractère infiniment sacré de la personne humaine. Nous sommes ici dans le domaine de l’absolu. Que l’homme soit pourvu ou non d’une âme n’est, somme toute, que secondaire. En tout cas, même l’athée se conduit comme s’il en était doté. Car, qui pousse, dans une société qui a évacué la religion de l’espace public, à se donner autant de peine, et à gaspiller autant d’argent, pour rendre hommage à un cadavre, qui ne serait que matière en putréfaction ?

La vérité est que toute société fait comme si (ainsi que l’affirme la jeune Antigone) existait une loi divine qui transcende les lois humaines, et dont il ne saurait être question de discuter la valeur, contrairement aux secondes. Vérité, il va de soi, que les laïcistes ont oubliée.

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