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Le télétravail : une bombe à retardement !

Quand nous étions mômes (et nous l’avons tous été !), nous nous sommes tous aperçus qu’à l’école, en composition surveillée, le dernier à rendre son devoir n’avait pas nécessairement la meilleure note ! Chacun avait compris qu’il n’y avait aucune relation entre la valeur d’un travail et le temps passé à le fournir.

Et pourtant, tout notre droit du travail, un droit encore largement jurisprudentiel, s’est construit sur cette équivalence : c’est du temps qu’un salarié met à la disposition de son employeur. C’est ce temps que celui-ci rémunère. Le salaire, la durée hebdomadaire, les heures supplémentaires, les congés annuels ou exceptionnels, la compensation due en cas de rupture du contrat, les contrats à durée déterminée, le départ à la retraite, tout est calculé à partir d’un espace temps ; tout est mesuré en fonction du temps passé dans l’entreprise. Ainsi, à titre d’exemple, plus je consacre du temps à mon employeur, plus mes indemnités de licenciements seront importantes. Ce n’est pas le produit de mon travail qui compte, mais le temps que j’ai mis à le faire. La pertinence, la beauté, l’efficacité du geste ne préoccupent guère le législateur.

Force est d’admettre qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour donner au travail une valeur objective et universelle. Le temps ne discrimine pas, le temps est le même pour tout le monde, le temps enfin n’a pas de patrie ! C’est ce critère qui permet de comparer l’ouvrière chinoise avec son homologue européenne. Bien sûr, la valeur d’un travail s’établit au coût horaire auquel est rémunéré le salarié, avec les limites que cela comporte : en effet, comment rémunérer sur ce principe la valeur de certaines vocation (les infirmières ou les militaires, par exemple), la pénibilité ou l’image de métiers nécessaires mais durs à assumer !

Ce préalable étant posé, la montée en puissance du télétravail pour cause de confinement va prendre l’allure d’une pandémie : comme un virus, ce travail chez soi (?) va s’étendre et bousculer le bel édifice construit autour du temps de travail. Le produit d’un travail n’est plus connecté au temps nécessaire pour l’accomplir, puisqu’il va être de plus en plus difficile d’appréhender ce dernier. Si on admet qu’à travers leur ordinateur, cinq à six millions de nos concitoyens s’y livrent (soit un cinquième de la population active !), comment garantir de leur part un respect strict des horaires, l’amplitude de leur journée, le décompte des heures supplémentaires ou, à l’inverse, chômées ? L’employeur ou le donneur d’ordre ne verra, de son côté, que le résultat fourni et l’appréciera (ou non) en dehors de toute autre considération ! Les salariés en télétravail livreront, sans faux-semblants, sans artifice, l’état réel de leurs compétences. La qualité intrinsèque de l’individu l’emporte enfin sur l’image qu’il veut donner. Faire semblant, quitter son poste le dernier, faire croire qu’on est débordé sont autant d’alibi que le télétravail balaiera.

Et puis, fi du contrôle des présences, du flicage et des pointeuses qui empoisonnaient les patrons les plus scrupuleux, fi des frais de transport qui alourdissaient les coûts salariaux, fi du harcèlement permanent du délégué syndical qui n’existait que par l’effet de concentration des salariés sur un même site ! En effet, la déconnexion temporelle du télétravail s’accompagne d’une déconnexion spatiale. L’entreprise, déjà souvent dématérialisée (qu’on songe aux start-up), se retrouve éclatée. La concentration, sur un même site qui devait beaucoup à la révolution industrielle, voire ouvrière, du XIXe siècle, n’a aucune raison de perdurer à l’ère des réseaux numériques et dans un pays où, de surcroît, l’industrie, à même de justifier cette concentration, a été sacrifiée sur l’autel de la mondialisation.

Le télétravail ne pourra jamais s’appliquer à l’ensemble de l’économie ; de nombreux secteurs, comme le commerce de détail, le tourisme, les services à la personne, exigeront toujours de l’empathie et de la proximité. Mais le télétravail impactera notre vie courante et nos mœurs sociétales ! Aujourd’hui, on le réclame à cor et à cri pour des raisons pratiques et de courtes vues : éviter l’embolie des transports en commun, relancer à tout prix l’économie. Mais on ne mesure pas les conséquences de ce recours insistant au télétravail. En effet, celui-ci, tel le cheval de Troie, porte en lui une refonte inéluctable des relations de travail, et surtout une conception totalement nouvelle du travail lui-même dont la valeur, vertu suprême, peut prendre enfin d’autres directions.

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