Les métiers financiers, comme tous les autres, usent de leur propre langage. Il peut confiner à la cuistrerie d’un club d’initiés : si vous ne comprenez pas, c’est que vous ne faites pas partie du sérail. Dans certains cas, ce langage emploie des métaphores expressives. Pour qualifier un marché qui baisse, le terme “bearish” (ursin) sera utilisé : l’ours frappe sa proie vers le sol. À l’inverse, un marché haussier sera “bullish” (taurin), parce que le taureau qui encorne sa cible le fait dans un mouvement qui va du bas vers le haut. Comme les financiers préfèrent des marchés où les valeurs s’apprécient, le taureau a leur faveur. Alors, dans le sanctuaire de la finance mondialisée qu’est Wall Street à New York, il y a une statue de taureau, agressif comme un trader.

À l’occasion de la Journée de la femme, Reuters nous apprend qu’une autre statue a été posée, faisant face à la bête. Il s’agit d’une fillette en bronze, d’une taille presque insignifiante face à la masse du taureau furieux. La petite fille ne se dégonfle pas, son attitude corporelle est bravache, les poings fermement posés sur les hanches. Même pas peur !

Cette statue a été posée par le mastodonte de services financiers State Street Global Advisor dans une démarche visant à la réduction des inégalités salariales homme-femme dans la profession financière, et la promotion d’une plus grande diversité de au sein des conseils d’administration. La mairie de New York décidera de la durée d’exposition de cette petite fille, la firme demandant une durée minimale d’un mois.

Une œuvre peut se tromper de signification. Ou, plus exactement, comme l’exprimait Michel Tournier, l’artiste n’a pas de contrôle sur la lecture qu’en fera son public. Je n’ai pas de problème avec celle de State Street : l’égalité salariale homme–femme est un bon objectif, et les plafonds de verre des grandes entreprises pourraient être dynamités. Mais dans cette œuvre, j’ai envie de voir une allégorie de la fragilité de l’homme face au marché tout-puissant, face au capitalisme financiarisé et mondialisé. Les marchés financiers font de l’homme (salarié, consommateur, autres ayants droit, …) une variable d’ajustement aussi négligeable que les autres, dont on méprise les intérêts parce que les seuls intérêts qui importent, ce sont ceux des déjà nantis. Bref, une anthropologie de bêtes sauvages qui s’entre-dévorent plus qu’autre chose. En fait, cette fillette pourrait bien être, dans l’esprit de certains esprits plus lucides, le prolongement fortuit d’Occupy Wall Street : une dénonciation pacifique de l’impasse où la cupidité des nababs de la finance nous impose de rester.

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