Editoriaux - Histoire - International - Table - Télévision - 9 décembre 2014

Le Prénom version nord-coréenne

Dans le film de 2012 Le Prénom [NDLR : ATTENTION SPOILER], un dîner tourne mal lorsqu’un des convives annonce son intention d’appeler son futur enfant Adolphe, prénom jugé inacceptable car lié à Hitler. En Asie, c’est une version revisitée de ce film qui est actuellement à l’œuvre, avec en « guest star » le dirigeant Kim Jong-un dans le rôle de l’invité outré, comme le révélait le 2 décembre dernier une chaîne de télévision sud-coréenne.

Si vous habitez, en effet, en Corée du Nord, charmant pays désigné en 2008 comme le moins démocratique du monde par une étude du journal The Economist, vous n’êtes déjà pas très bien loti. Mais si, en plus, vous portez le nom du dirigeant omnipotent, vous êtes vraiment malchanceux. Dans cette dictature qualifiée de « personnelle » tant le culte voué au chef de l’État est développé, tout Coréen appelé Jong-un se voit contraint d’être rebaptisé. Cette obligation a été édictée sous forme de directive interne dès janvier 2011 alors que Celui-dont-on-ne-doit-pas-copier-le-nom avait déjà été choisi comme héritier.

Les services de la sécurité publique y sont tenus de recenser tous les Jong-un existant, de les « convaincre à changer volontairement de nom » et s’assurer qu’aucun « ne se plaigne inutilement ». Nul doute que les agents de ces antennes étatiques savent trouver les mots pour motiver les potentiels récalcitrants… Ce changement d’identité si aimablement proposé est rétroactif : diplômes et papiers d’identité sont donc modifiés. Les certificats de naissance sont, quant à eux, refusés : les parents zélés qui souhaitaient ainsi rendre hommage à leur dictateur préféré en seront pour leurs frais.

Si Kim Jong-un aime faire parler de lui, il n’a pas eu l’initiative de cet ordre. La mégalomanie est familiale : dans les années 1960, le grand-père de Jong-un et fondateur du régime dictatorial, Kim Il-Sung, avait été le premier à interdire l’utilisation de son prénom. Cette restriction s’était ensuite étendue à celui de son successeur, Kim Jong-il en 1994. Destinée à renforcer le sentiment que leur leader est unique, la privatisation de ces prénoms relève du culte de la personnalité porté à son paroxysme, qui n’est pas sans rappeler le stalinisme : leurs anniversaires sont des fêtes nationales, histoires et chants patriotiques sont inculqués dès l’enfance, tandis que des statues et portraits des trois dictateurs peuplent rues, bureaux et… foyers de chaque famille coréenne.

La Corée du Nord est devenue maître dans la propagande en se présentant comme un « pays de cocagne ». Pourtant, les témoignages effarants surabondent sur les goulags – véritables camps de concentration en pleine expansion depuis une dizaine d’années – de cet État qui se proclame socialiste. Finalement, au-delà d’un simple prénom qu’ils ont raréfié, Adolf Hitler et Kim Jong-un ont de nombreux points communs. Plutôt que de se focaliser sur des exterminations – terribles – mais dont les responsables ont disparu, il serait temps de s’inquiéter de celles encore en cours aujourd’hui.

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