Tout antisémite, c’est bien connu, a son bon juif. Et, symétriquement, tout intellectuel politiquement correct a son fasciste de prédilection, miraculeusement exempté de l’excommunication majeure qui frappe ses congénères. C’est le plus souvent Louis-Ferdinand Céline qui a droit à ce traitement de faveur. Est-ce grâce au vieux fond de sauce antimilitariste, anticapitaliste, anarchiste, nihiliste dans lequel baigne la rance cuisine célinienne ? Les délires racistes et orduriers de l’auteur du Voyage, excusés, voire sanctifiés par la folie et le génie qu’on lui prête généralement et généreusement, trouvent grâce aux yeux des antifascistes les plus exigeants, les mêmes qui refusent les circonstances atténuantes à Lucien Rebatet, qui jugent que l’on n’a pas assez fusillé Brasillach, qui pincent les lèvres au nom de Chardonne, froncent les sourcils à la mention de Paul Morand, se bouchent le nez à l’évocation de Drieu La Rochelle, vouent aux ténèbres extérieures Marcel Aymé, Jean Anouilh, Nimier, Blondin et Jacques Laurent, et ont une fois pour toutes condamné au silence forcé à perpétuité Alain de Benoist, Richard Millet ou Renaud Camus.

Apparu comme le soleil noir de la mélancolie dans le ciel fuligineux de la fin du XXe siècle, Houellebecq s’était imposé presque d’emblée comme le peintre sans indulgence et le romancier sans concession de la France contemporaine. Certes, des critiques perspicaces avaient déjà décelé chez l’auteur des particules élémentaires ou de La carte et le territoire des traces de nostalgie, des notations malvenues de tendresse et de regret pour la France d’autrefois, un mépris voire une haine suspecte de l’irrésistible américanisation où sombre la civilisation de la vieille Europe, un rejet de l’urbanisation, de la massification, une distance ironique par rapport aux formes modernes de l’art, de l’expression, de la pensée, une tendance à la misogynie. Bref, Houellebecq était fortement soupçonné d’être réactionnaire, mais son allure déjantée, son hédonisme affiché, son farouche refus de tout engagement politique lui valaient une certaine indulgence et on voulait bien lui accorder le bénéfice du doute. La cohérence de ce qui apparaissait à l’évidence, de livre en livre, comme une œuvre originale et puissante, couronnée par le succès et même par le Goncourt, traduite dans toutes les langues, faisant de lui l’un des seuls auteurs français vivants, avec Patrick Modiano, à avoir conquis une renommée internationale lui conférait une enviable immunité. On lui reconnaissait, statut exceptionnel dans notre d’intolérance, au nom de la littérature, le droit de penser, d’écrire et de vivre comme il l’entendait.

La seule intervention connue, et retentissante, de Houellebecq dans le débat public était cette interview où il avait défini l’ comme “la religion la plus con”, ce qui lui avait bien entendu attiré des poursuites, qui n’étaient pourtant pas allées jusqu’à la condamnation. La de notre pays ne sanctionne pas encore les caricatures ou les remises en cause du Prophète comme des blasphèmes et, ayant gardé l’usage de sa main, Houellebecq a pu écrire un nouveau roman, Soumission, (en librairie dans trois jours) qui risque de faire un peu de bruit.

Le thème de départ en est simple et à peine provocateur. En 2022, les Français, dégoûtés des vieux partis politiques après le deuxième mandat de François Hollande, ont le choix au second tour de l’élection présidentielle entre le Front national et le candidat de Fraternité musulmane. Un front républicain se constitue, qui appelle à voter pour celui-ci. La France, pour la première fois de son histoire, est gouvernée par un chef d’État musulman… Soumission.

Comment les Français, comment le “héros” de Soumission, un érudit spécialiste de Huysmans, amoureux de sa tranquillité et de ses plaisirs, vont-ils prendre et vivre cette situation inédite ? C’est ce que raconte le livre, sur lequel nous reviendrons bien entendu.

Qu’en pense l’auteur lui-même ? C’est ce qu’il est bien difficile de savoir, tant Houellebecq, à son habitude, prend avec nous et avec lui-même la distance d’un humour froid et pince-sans-rire. Mais c’est ce qu’a cherché à établir Libération, qui consacrait hier sa couverture et six pages pleines à l’événement littéraire de ce début d’année. Le quotidien bien-pensant se pose évidemment la question : est-ce de l’art, est-ce du cochon ? Les avis divergent, la rédaction se divise sur la réponse, mais les plus avisés de nos confrères ont trouvé dans ce livre et dans des déclarations faites par Houellebecq à la israélienne en 2011 des relents d’islamophobie, nauséabonds, des références aux idées de Renaud Camus, insupportables, une ironie à froid qui rappelle Muray, un passéisme qui fait songer à Finkielkraut, un pessimisme suicidaire qui fait irrésistiblement penser à… Eh oui, Houellebecq n’a plus qu’une chance d’échapper au bûcher : l’abjuration. Sinon, c’est la zemmourisation assurée.

3 janvier 2015

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