Le gouvernement de M. Erdogan est islamiste et rétrograde

Ce grand pays laïque, moderne et amical, meilleur rempart de l’Occident face au bloc communiste pendant plus de cinquante ans, allié des États-Unis, allié d’Israël, membre de l’OTAN, l’ancien « homme malade » de la fin du XIXe siècle, devenu l’homme fort du Proche-Orient, la Turquie telle que l’avait façonnée et léguée à ses successeurs le grand Atatürk, peut-être, sans doute, avons-nous eu tort, trop précautionneux, trop méfiants, trop formalistes, de ne pas l’attacher plus fortement, de ne pas l’arrimer à l’Union européenne qui en a accueilli bien d’autres, moins incontournables, à l’époque où elle désirait ardemment et sollicitait constamment son admission dans le cercle des grandes démocraties du Vieux Continent. L’occasion manquée ne se représentera pas de sitôt.

Lorsqu’il y a près de douze ans l’AKP a accédé au pouvoir par la voie des urnes et le jeu d’une loi électorale favorisant le parti arrivé en tête, Recep Tayyip Erdoğan, connu jusqu’alors par quelques déclarations enflammées sur les minarets, les mosquées et l’islam, mais apparemment assagi par quelques mois passés à l’ombre, tranquillisa son monde en affirmant qu’il s’inscrivait dans la continuité de ses prédécesseurs, donc du fondateur de la nouvelle Turquie et qu’il ne toucherait à rien de ce qu’avait fondé le Gazi. On le classa donc dans la catégorie, somme toute rassurante, des islamo-conservateurs et l’on put en effet vérifier dans les premiers temps que ses convictions religieuses et son nationalisme ombrageux ne portaient atteinte ni aux structures de l’État – l’armée, l’université, la , la magistrature –, ni à ses principes – la laïcité, la démocratie –, ni à ses alliances.

Ce n’est que peu à peu, grisé par sa toute-puissance, légitimée et confortée par les scrutins successifs, qu’Erdoğan dévoila son véritable visage en même temps qu’il voilait celui des femmes. En même temps qu’il mettait au pas les militaires, discrédités par un usage immodéré du putsch, les juges, les professeurs, la presse (la Turquie détient aujourd’hui le record mondial des journalistes incarcérés) et réintroduisait le voile proscrit par Atatürk d’abord dans les facultés, puis au Parlement, puis dans les lycées, puis dans la fonction publique, et reconvertissait en mosquées les églises avec en ligne de mire symbolique Sainte-Sophie, il concentrait peu à peu entre ses mains tous les pouvoirs. Parallèlement, il se brouillait avec Israël, soutenait les Frères musulmans en Égypte, les djihadistes en Syrie et cachait de moins en moins son grand rêve géopolitique : refaire de son pays, comme à l’époque de l’Empire ottoman, le leader de tous les États et de toutes les populations turcophones et, qui sait, restaurer le califat sombré il y a cent ans dans l’impuissance, l’anarchie et la révolution jeune-turque.

Aujourd’hui cerné par les scandales – car la corruption n’a jamais été incompatible avec les régimes autoritaires et elle a proliféré sous le règne autoritaire de l’AKP comme à l’ombre du nazisme, du communisme ou des ayatollahs –, en butte à l’opposition convergente sinon cohérente des laïques, de la jeunesse occidentalisée, des classes moyennes, des alévis, des Kurdes, enfin de la puissante confrérie Gülen, Erdoğan cherche et trouvera peut-être son salut dans la fuite en avant , avec le soutien de la fraction la plus traditionaliste, la plus religieuse et la plus antioccidentale de son peuple.

Dénonçant le complot fomenté contre lui par les États-Unis et leurs alliés, et prêt à tout pour sauvegarder un pouvoir qui chancelle, Erdoğan s’éloigne chaque jour un peu plus de l’Occident et de la modernité. Sous sa direction, la Turquie est comme un navire qui dériverait dans l’espace et le temps pour revenir à l’époque du Grand Turc, de la Sublime Porte et autres reliques d’un passé que l’on croyait révolu. Islamiste et rétrograde, la Turquie selon Recep Tayyip Erdoğan fait force de voiles vers le passé et vers l’Asie.

P.S. : Boulevard Voltaire se veut et restera un forum de confrontation et de libres débats. Il n’est au service d’aucun parti. Christophe Servan est naturellement libre de ses choix et de ses opinions. Mais la tribune parue hier sous sa signature, sous le titre « 2014 : trois raisons d’être optimiste » et s’achevant par un vibrant appel à voter « RBM » au nom de la démocratie n’engage que son auteur. Il était nécessaire de le rappeler.

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