vient de fêter ses 63 automnes, chiffre initiatique entre tous puisqu’il nous rappelle le nombre de cases du jeu minoen de l’oie.

Personnage décalé et acteur déjanté, Fabrice Luchini s’est constitué, grâce à son bel anarchisme esthète et métapolitique, une place à part dans le cinéma français et sur les plateaux télé. C’est qu’il est possédé par un génie de la langue sans doute unique en depuis, mettons, Jouvet ou Piaf. Sur lui, on citera cette belle phrase de son pair Laurent Terzieff (inoubliable aristo malade du Désert des Tartares) : “Il y a chez lui comme un envahissement de l’être par le verbe.” Cette belle expression évoque Les Djinns de Victor Hugo, ce poème incompris sur l’envahissement sonore, ou le si grand Voyage de maître Ferdinand.

C’est, bien sûr, dans Perceval le Gallois (profitez du père Noël pour commander le DVD du Gallois !) que Luchini donne toute sa mesure verbale. Éric Rohmer, mû par un élan peu commercial, décida dans ce film tourné dans des décors abstraits et stylisés de faire réciter le texte de Chrétien de Troyes aux acteurs. C’est donc un film habité par la voix, par la récitation, un peu comme une prière monastique – prière qui viendrait nous délivrer en trois heures les plus purs secrets de notre histoire de France.

Luchini est parfait en Gallois – décalé, disions-nous (le « valet » un peu niais), beau, solaire, courtois et guerrier ; et il nous emporte dans son élan vocal absolu. Les autres acteurs, jongleurs ou récitants, André Dussolier, Arielle Dombasle, Guy Delorme même (un bon acteur de Hunebelle !) viennent lui répondre à voix feutrée dans l’univers courtois de la France mystérieuse. Le rôle si essentiel de Keu, dont les maladresses lancent les quêtes, était joué par un descendant de Jeanne d’Arc – pardon : par Gérard Falconetti –, entrevu dans Le Genou de Claire (où le tout jeune Luchini se lançait dans des improvisations géniales), et qui était de la famille de l’incomparable actrice du film de Dreyer. Dans ce cinéma, tout était aura.

Mais là ou Luchini, sans le vouloir, est le plus fort, c’est dans les silences. Ce jongleur verbal se fait soudain grand silencieux comme dans La Discrète ou Rien sur Robert ; et il faut être silencieux quand le Graal passe dans le salon du Roi pêcheur. Ici, le silence est péché car le Christ nous a priés de questionner et de trouver ainsi (quaerite et invenietis). Et Perceval Luchini se tait, comme habité par une excessive torpeur (acédie chevaleresque ?), comme inhibé par des conseils obtus, comme enfoncé par le nécessaire échec de notre monde à venir.

On citera notre royal Chrétien de Troyes en ancien – ou en jeune français :

Mes plus se test qu’il ne covient.
Mais plus se tait qu’il ne convient…

Le Perceval est certainement une expérience unique dans l’histoire du cinéma mondial. Imaginons une divine comédie dantesque enfin bien jouée et récitée ; ou une Énéide enchantée. Perceval est sublime à entendre. Merci, Fabrice Luchini.

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