[…] Impossible d'éluder les interrogations médiatiques angoissées qui visent à nous persuader que la France est devenue globalement raciste, que le racisme représente le danger essentiel auquel doit échapper notre pays. […]

Ce débat, dont on ne sait pourquoi aujourd'hui on lui donne une telle résonance, est révélateur de la faiblesse, voire de l'impuissance d'un pouvoir qui, faute d'être crédible dans la gestion des problématiques fondamentales, fait passer au premier plan des malaises de société qui, s'ils doivent être appréhendés comme il convient, dans l'ordre des urgences et de l'opératoire, ne sont pas des enjeux prioritaires. […]

Si on a le droit de hiérarchiser, je suis infiniment plus préoccupé par la criminalité des mineurs et l'accroissement terrifiant de la violence gratuite. Par exemple, le lynchage d'un jeune de 14 ans par un groupe de mineurs de 12 à 15 ans dans une commune iséroise (Le Parisien). […] […] Je répète qu'oser comparer la ministre de la Justice avec un singe, une guenon, tomber dans ce racisme bestial représente une indécence, une indignité absolues. Là où elle se trompe à mon sens, peut-être à nouveau sujette à une vanité et à une conscience de soi qui lui sont familières, concerne la généralisation qu'elle opère à partir de sa situation pour fustiger une menace qui affecterait tout le pays. Le racisme scandaleux dont elle a été victime est une réponse bête et inappropriée à la politique calamiteuse qu'elle met en œuvre ou qu'elle ne cesse pas d'annoncer. Quand elle déplore à juste titre que “les réactions n'ont pas été à la mesure”, elle met douloureusement l'accent sur le fait que, si elle est l'icône d'une gauche compassionnelle et minoritaire, elle n'est pas appréciée politiquement et judiciairement partout ailleurs au point qu'on veuille à tout coup et à toute force séparer la femme à respecter du garde des Sceaux éminemment contestable et contesté. Les ovations des députés socialistes mettent du baume mais ne comblent pas les vides. Ce qui se déroule avec elle est spécifique et ne permet pas de brosser un tableau apocalyptique de l'avenir français.

La seule comparaison possible avec le cas de Christiane Taubira est à rechercher dans le parcours ministériel de Robert Badinter où, icône de la gauche encore plus largement, celui-ci a été la cible d'attaques antisémites insupportables qui constituaient le paroxysme d'une opposition qui ne se satisfaisait plus de sa sphère politique. J'admets qu'il n'est pas neutre qu'il ait été juif et qu'elle soit guyanaise, mais ces débordements gravissimes expriment et exprimaient moins une France “rance” que l'exaspération de citoyens privés de tout contrôle.

[…] À déplorer l'augmentation des incivilités verbales et des paroles xénophobes, on oublie qu'en même temps, le politiquement correct n'a jamais été plus fermement assuré sur ses bases. La société se laisserait aller, serait moins retenue, s'effrayerait moins devant les outrances de la pensée et aurait moins de scrupules à exprimer la détestation d'autrui, mais la bien-pensance n'a jamais été plus affirmée et affichée.

Ce qu'on oublie tient à cette évidence inconfortable que le Front national n'a pas libéré ni créé la parole critique ou hostile, il en profite et l'enfle. Elle est née d'une situation, elle surgit d'un pays qui a mal à son destin et à son identité, elle est inspirée et jetée en vrac, en colère à cause des mille incommodités d'une existence collective où il est de plus en plus dur de tolérer certains voisinages, de supporter certains comportements et de devoir en plus être soumis à la vigilance pointilleuse de censeurs qui prêchent l'humanisme comme d'autres, pour reprendre la phrase d'André Gide, parlent du nez.

Extrait de : Le tocsin fou : le racisme en France.

7 novembre 2013

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