Le conflit syrien ne cesse de déborder sur le Liban

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Ras Baalbek est une petite ville baignée de lumière dans la partie septentrionale du caza de Baalbek, le district libanais dont le chef-lieu est la ville antique de Baalbek – Héliopolis pour les Grecs. Ce district constitue la frontière est du Liban, adossée à la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban, qui offre de rares passages vers la Syrie en guerre. Une trentaine de kilomètres de montagnes encaissées, découpées, quasiment inaccessibles l’hiver.

Comme jadis les trafiquants de toute sorte, c’est par ces rares passages que les takfiristes de Daech se sont introduits au Liban il y a un an. Vraisemblablement soutenus par quelques partisans ou parents locaux, ils occupent la localité d’Ersal, à 8 kilomètres au sud, où les combats ont repris depuis deux semaines à la faveur du redoux. Car l’hiver a été très rigoureux cette année et, dès les premières fontes de neige, chacun s’attendait à voir les combattants descendre de la montagne pour se ravitailler.

À Ras Baalbek, la population est dite « mixte », c’est-à-dire que les musulmans, chiites pour la plupart, côtoient la majorité chrétienne de la ville. La population s’est organisée contre la rapine. Les miliciens du Hezbollah (parti chiite pro-syrien) et des Forces libanaises (parti chrétien très anti-syrien) sont donc – sans l’admettre – côte à côte dans le même combat pour la défense de la région en soutien de l’armée. L’urgence, c’est la défense contre l’État islamique. Curieuse ironie de l’histoire…

L’armée est partout, ici. Les points de contrôle sont nombreux, les patrouilles de blindés sont incessantes et les soldats semblent déterminés. Des gens disent que des takfiristes se sont rendus, épuisés, affamés, terrorisés par les bombardements continus des armées libanaise d’un côté, syrienne de l’autre. Et plus au sud, les miliciens du Hezbollah tiennent la frontière à la faveur d’un accord tacite avec l’armée. Ce dont on est sûr, c’est que le canon gronde. Pas une heure sans que l’on n’entende au loin une salve. D’où ? Vers où ? Impossible à dire…

Cette situation trouble s’ajoute à l’afflux de nombreux réfugiés pacifiques de Syrie qui fuient les combats depuis deux ans. Les plus pauvres vendent à vil prix leur force de travail aux entrepreneurs libanais, faisant artificiellement baisser les salaires des ouvriers du bâtiment, les plus aisés se sont installés dans les villes et les villages libanais, provoquant une hausse progressive des loyers jusqu’à Beyrouth. Comme une malédiction levantine, les Libanais qui avaient vu avec soulagement l’arrogant occupant syrien quitter le pays en 2005 voient revenir ses fils, dix ans plus tard, hâves et défaits, prêts à toutes les compromissions pour survivre.

Et, paradoxalement, c’est le secteur qui a le plus besoin de la main-d’œuvre syrienne, la luxuriante agriculture libanaise de la Bekaa, qui risque de pâtir des mesures d’urgence prises contre l’afflux de réfugiés, imposant désormais en plus de la carte de séjour un permis de travail (120.000 livres libanaises, soit environ 75 euros par an) à toute personne franchissant la frontière d’est en ouest. Jusqu’à l’année dernière, le droit coutumier exemptait les journaliers agricoles (payés entre 20 et 40.000 livres libanaises par jour – 25 euros) de cette procédure.

De toute part, le conflit syrien ne cesse de déborder sur le Liban privé de véritable orientation politique – le Parlement doit élire le président de la République depuis un an – et tiraillé entre ses différents tuteurs occidentaux, saoudiens ou perses. Entre fatalisme, lassitude et désespoir, les Libanais portent malgré eux le lourd fardeau de la déstabilisation de leur envahissant voisin.

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