À défaut de changer le réel, on change les mots. C’est même la principale occupation de la majorité au pouvoir depuis 20 mois, et je ne serais guère étonné de voir certains de nos élus tenter de se recycler demain en académicien, pour poursuivre leur travail de réécriture du dictionnaire. Déjà, pendant la campagne présidentielle, François Hollande nous avait promis la suppression du mot race de la Constitution ― lui qui prononce le mot racisme avec la régularité du chien de Pavlov salivant à l’heure de sa pâtée. Dans l’attente d’une majorité suffisante et des quelques millions à jeter par la fenêtre pour convoquer le Congrès à Versailles, les députés l’ont déjà rayé de la législation française.

Il faut également évoquer le plaidoyer touchant de Sandrine Mazetier, il y a un an, contre l’école maternelle, expression façonnée, c’est bien connu, par le complot patriarco-machiste pour asservir la femme. La mienne, d’ailleurs, ne s’en laisse plus compter : j’ai beau arguer la beauté d’un terme induisant que l’école accueille l’enfant en sein, à l’instar de la mère, c’est moi désormais qui m’y colle pour aller chercher les gosses. D’ailleurs, je ne m’explique toujours pas pourquoi, malgré l’incontestable oppression contenue dans ladite expression, la proposition du député PS a fait pschitt, non sans que Sandrine Mazetier s’offusque des réactions moqueuses de la fachosphère. Terme pas du tout oppressant, s’il en est…

À même époque, une initiative tout aussi heureuse a vu le jour : l’éradication du jeune et joli mademoiselle dans les formulaires administratifs, remplacé par un madame ô combien moins menaçant pour l’égalité hommes-femmes, ou plutôt femmes-hommes, si toute galanterie n’a pas sombré corps et biens avec le règne de l’égalitarisme forcené. À tout prendre, pour aller au bout de la logique, j’aurais préféré la réintroduction d’un damoiseau en voie de disparition, plutôt que l’éradication de son pendant féminin. Mais je suis sans doute trop sentimental.

On a également assisté au printemps dernier au hold-up sur le mot mariage. Le désaccord du Quai Conti n’y a rien fait, le mariage n’est plus ce qu’il était, en tout cas plus seulement, entraînant une réaction en cascade : suppression, autant que faire se peut, des mots père et mère du Code civil, remplacés par parents, parent 1 et parent 2, ou toute autre formulation suffisamment floue pour la remplir à sa guise. Dans nombre d’écoles, la fête des parents a également vu le jour, pendant qu’on tressait des couronnes mortuaires à celle des mères.

À propos de couronnes, toujours en 2013 ― annus mirabilis de l’épuration lexicale ―, c’est le mot épiphanie qui a été banni des écoles brestoises. Découvrant avec horreur pareil terme inscrit sur les couronnes accompagnant la traditionnelle galette des rois, le maire PS de la ville, François Cuillandre, les a fait illico confisquer. On sent là l’ardent défenseur de la République en danger, vous savez, le laïcard qui dénonce en toute occasion la stigmatisation dont seraient victimes des pans entiers de la population, totalement inconscient de la référence christique cachée derrière le mot…

Cette fois, c’est le bon père de famille qui est dans le viseur. Un amendement écolo à la loi sur l’égalité entre les femmes et les hommes vise à en supprimer toute occurrence de nos différents codes. Ce bon père serait en effet une survivance ― je dirais presque nauséabonde ― du système patriarcal. L’expression serait en outre « incomprise par les citoyennes et les citoyens ». Car il ne faut jamais l’oublier : le citoyen est un peu con sur les bords, et franchement au milieu. D’ailleurs, moi, con comme je suis, la prochaine fois qu’un conseiller financier veut me vendre un placement de père de famille, je lui en colle une pour sexisme incompréhensible aggravé.

Bon, tout ça devient compliqué, mais si je résume : il convient de supprimer les références trop féminines (école maternelle), car trop oppressantes, et les références trop masculines (père de famille), car trop oppressantes. Tout cela nous autorise à voir loin, et j’attends avec une curiosité non feinte la prochaine grande vague d’épuration lexicale de ma langue maternelle (oups…).

21 janvier 2014

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