Editoriaux - 16 octobre 2018

L’animal est-il un homme comme un autre ?

Il est actuellement très difficile de dénombrer le nombre de boucheries et abattoirs attaqués. Il ne faudrait pas se méprendre sur les nouveaux mouvements néo-végétalistes pour qui la souffrance animale est l’expression du martyre le plus éloquent sur Terre : la dénonciation de la corrida de Nîmes, l’envahissement sauvage des abattoirs et le saccage des boucheries ici et là en France entendent révéler un autre aspect du transhumanisme.

Il ne s’agit pas d’en rester à la vénération de son animal de compagnie, comme c’est trop souvent le cas dans les grandes villes du Japon. Cela ne participe ni plus ni moins qu’à l’entretien d’un marché : « mon chat » a le droit de bénéficier du meilleur toilettage comme d’un café à son image. Sur ce point précis, il est impossible de confondre bouddhisme et transhumanisme : le premier fait de l’animal un vivant comme un autre alors que le second fait de l’animal un être humain comme un autre. Selon cette dernière logique, l’animal parlerait et serait capable de pure intelligence comme l’homme. Voilà pourquoi, comme l’homme, il prendrait conscience de sa mortalité et serait pétri d’angoisse devant le sacrifice dont il ferait l’objet. Ainsi, honte à toutes les religions qui font de l’animal l’objet de tous les holocaustes ! Qui tue l’animal tuerait l’humanité. Le spéciste serait ainsi le plus pernicieux des génocidaires, et le carnivore pire qu’un nazi.

Arthur Schopenhauer, philosophe allemand d’inspiration bouddhiste et de tempérament pessimiste (notamment en matière de nature humaine), avait affirmé, en la matière, un point fondamental : “La crainte de la mort est indépendante de toute connaissance, car l’animal éprouve cette crainte, sans pourtant connaître la mort” (in Le Monde comme volonté et comme représentation, chapitre XLI). Un chaman n’aurait rien à objecter à cette thèse. De façon générale, la question animale scelle un schisme fondamental entre l’Occident et l’Orient. Ce dernier n’est pas humaniste, et encore moins droit-de-l’hommiste. Les animaux et les hommes ne sont que des vivants comme les autres pour l’Eurasie originelle. En somme, le père chinois qui égorge son poulet devant ses enfants ne devrait pas être perçu par les autres comme un salaud. En outre, sur un plan strictement anthropologique, le cueilleur tend à vouloir la peau du chasseur. Par extension, l’éleveur devrait se sacrifier au profit du cultivateur. Caïn est de retour.

Dénoncer l’élevage du poulet en batterie relève du bon sens, mais souscrire à la furie végétaliste constitue un non-sens. Cette nouvelle vague de puristes ne veut plus se souiller en usant de vêtements ou de chaussures ayant une quelconque origine animale. En outre, personne ne peut ignorer le fait que des produits cosmétiques sont fabriqués à l’aide de substances animales (avec de la graisse, notamment). Il est ainsi certain que le capitalisme et le technoscientisme s’entendent comme cochons.

Néanmoins, l’anti-spécisme se trompe de combat : l’être humain est tragique, pas mauvais en soi. Dans tous les cas, le végétaliste prône clairement le séparatisme total avec la condition animale.

“L’homme est ce qu’il mange”, disait Feuerbach. Celui qui mange du porc est un porc, etc. Cet amour de l’animal cache une aversion pour ce dernier : la haine de sa propre animalité. Ce qu’on appelle aujourd’hui le vegan n’est rien d’autre qu’un individu obsédé par son incarnation : une haine de la chair plus nihiliste que jamais. Il s’agit de s’étioler de l’intérieur. Ce nouveau végétalisme se conçoit ainsi implicitement comme un transhumanisme : un fascisme pétri de bonne conscience, autrement dit un fascisme tolérable. L’individualisme a ainsi produit un nouveau séparatisme : un fascisme vert vraisemblablement aussi vert que le salafisme. Nietzsche eut raison de dire que l’homme est “l’animal malade” (in La Généalogie de la morale, Troisième dissertation, §13) : un même désir de pureté, un même rapport vicié avec la sexualité.

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