Laïcité : et si on arrêtait avec les mélodrames et les fausses bonnes idées ?

Faut-il constitutionnaliser le principe de laïcité ? C’est la proposition d’un groupe de sénateurs socialistes visant à inscrire les principes fondamentaux de la loi de 1905 sur la laïcité dans la Constitution. « La République assure la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et respecte la séparation des Églises et de l’État, conformément au titre premier de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État » : cet article serait inséré juste après l’article 1 de la Constitution. Il faut, pour cela, que le texte soit adopté dans les mêmes termes par les deux assemblées, puis adopté à la majorité des 3/5 par le Congrès.

L’origine de cette proposition réside dans les tensions qui existeraient au sein de l’Observatoire de la laïcité dont le président, le socialiste Jean-Louis Bianco, serait – selon ses détracteurs – trop accommodant avec le sacro-saint principe. On reproche à Bianco d’éluder certaines questions qui fâchent : prosélytisme religieux du salafisme, refus de passer des examens certains jours de la semaine, refus d’étudier certains auteurs (Voltaire, Camus, Pascal), récusation d’un examinateur en raison de son sexe, tapis de prière pendant les cours, propagande créationniste, détournements de locaux étudiants en lieux de culte… Il n’échappera à personne que ces questions sont exclusivement en lien avec la religion musulmane.

Voici le type même de la fausse bonne idée. La loi de 1905 s’inscrit dans un contexte politique précis : pour s’imposer, le régime né du coup d’État de 1870 devait absolument couper le lien immémorial entre la France et l’Église – par l’éducation, par l’épuration administrative, par l’anticléricalisme. Seule était visée l’Église catholique. La loi de 1905 n’avait aucune intention d’instituer une exclusion de toute pratique religieuse de l’espace public, mais seulement de proclamer la neutralité religieuse de l’État. En même temps, le même État professait de facto un athéisme officiel qui n’a rien à voir avec la neutralité.

Un siècle plus tard, on s’aperçoit que le problème posé par l’islam ne peut pas se résoudre de la même manière. D’abord parce que les musulmans ne bénéficient pas d’un concordat comme les catholiques d’avant 1905 : il n’y a donc rien à dénoncer. Ensuite parce que la notion de laïcité est incompréhensible par les musulmans pour qui le Coran, texte incréé directement dicté par Dieu au Prophète, régit toute la vie humaine, spirituelle ou temporelle. Rien à voir avec la notion chrétienne de distinction des deux ordres, sans ignorance réciproque. Enfin, s’il existe des Églises chrétiennes et un Consistoire israélite, il n’existe pas d’église musulmane, et pour cause : elle est dépourvue de clergé d’organisation hiérarchique.

Une fois encore, ce vieux principe de laïcité républicaine, qui n’a aucun équivalent dans le monde – y compris le plus déchristianisé -, tend à mettre dans le même sac toutes les religions, sans reconnaître, en dépit d’une neutralité affichée, que l’une d’entre elles (le christianisme) est fondatrice de notre société, et qu’une autre (le judaïsme) a joué un rôle non négligeable dans l’histoire de l’humanité et le développement des valeurs « judéo-chrétiennes » qui irriguent notre droit, nos manières de penser, et ont façonné notre terre.

En réalité, faute de regarder les choses en face, nos dirigeants se fourvoient : la seule manière honnête de régler le problème serait de reconnaître les racines chrétiennes de la société française et la légitimité de leur expression dans le débat public, de proclamer la neutralité religieuse de l’État et la liberté de culte dans le respect des exigences de l’ordre public. Cela nous éviterait peut-être les mélodrames à propos des crèches qui ne choquent que ceux qui, sous couvert de non-discrimination, refusent tout à la fois le port de la burqa et l’expression d’une tradition spirituelle et populaire bien enracinée dans notre nation.

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