La France vit un 1968 à l’envers !

À l’occasion du lancement de sa nouvelle formule, Boulevard Voltaire vous propose une série de courtes interviews. Chaque jour, une personnalité — politique, intellectuel, artiste, sportif, etc. — répondra à une question, toujours la même, qui correspond aux interrogations du moment. Aujourd’hui, nous avons le plaisir et l’honneur de retrouver Renaud Camus, comme chaque mercredi sur Boulevard Voltaire

Crise de régime, crise de société ou révolution : selon vous, sommes-nous en 1958, 1968 ou 1788 ?

Je prends la carte du milieu, si vous permettez : crise de société — ce qui me donne, dans votre système couplé, 1968. Bon, il s’agirait d’un 1968 à l’envers, en ce cas…

1968, c’est l’arrivée aux affaires, symboliquement, de la petite bourgeoisie, après deux siècles de règne bourgeois, qui a coïncidé, mais pas par hasard, avec l’époque de la culture. On ne parle pas de culture avant l’ère bourgeoise, on parle d’art, d’humanités, d’accomplissement. Après l’ère bourgeoise on en parle encore, c’est une des difficultés de l’analyse, mais en un tout autre sens (le loisir, le divertissement, le lien social, les activité culturelles ou l’industrie du même nom), qui est presque le contraire du précédent (il est arrivé la même chose au mot musique).

La petite bourgeoisie est la première classe au pouvoir à n’avoir pas de culture propre. Elle est inculte de naissance, contrairement au prolétariat, qui a ses sourdes traditions, et à la paysannerie, pétrie de religion et de saisons, donc de mythe et de poésie. La petite bourgeoisie non, rien. Mais elle a une idée de génie. Alors que les classes dominantes précédentes, pour asseoir leur pouvoir, ne pensaient qu’à exclure, elle, dans le même dessein, ne songe qu’à inclure. Tout le monde sera petit bourgeois, personne ne pourra ne pas l’être.

Au pouvoir (socio-culturel, le seul qui compte vraiment — pour le reste elle délègue, elle place ses hommes et ses femmes, que seul l’argent distingue d’elle), elle a la haute main sur l’Éducation nationale, qui lui sert à imposer sa culture, sa non-culture, et surtout à éradiquer l’ancienne classe cultivée et ses héritiers, convertis par l’école en parfaits petits-bourgeois. L’industrie culturelle achève le travail. Ce que j’appelle plutôt, moi, industrie de l’hébétude, a trois branches : le système d’enseignement, le complexe médiatique, l’économie parallèle, c’est-à-dire le trafic de drogue, très largement entre les mains du néo-peuple, du néo-prolétariat, des remplaçants du Grand Remplacement.

La situation se caractérise donc selon moi par la coïncidence explosive de deux remplacements, le petit et le grand, le premier permettant seul le second. Le premier a lieu à l’intérieur du peuple français, dont les anciennes élites, qui, quelques torts qu’elles aient pu avoir d’autre part, avaient fait la grandeur et la civilisation du pays, sont remplacées par de nouvelles qui n’ont plus d’élites que le nom, comme leur culture n’a de culture que le nom, ce qui crée une population hagarde, déculturée, qui ne se connaît même plus comme peuple, et donc remplaçable à merci. Le second est le remplacement de ce peuple par un ou plusieurs autres.

Un 1968 à l’envers, bien plus large et bien plus sérieux que le précédent, impliquerait le renversement concomitant de ces deux phénomènes : rétromigration d’une part, reculturation de l’autre — ce qui s’appelle du pain sur la planche.

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