Depuis le 21 avril circule sur la Toile une photographie prise lors des festivités accompagnant traditionnellement le bac sport tunisien. On y voit une banderole déroulée par les élèves du lycée de jeunes filles de Kairouan représentant des victimes de l’État islamique en uniforme orange avec leur bourreau aux initiales du lycée. Cette banderole évoque curieusement les icônes peintes à la mémoire des 21 chrétiens égyptiens et des 28 chrétiens éthiopiens assassinés sur des plages libyennes le 13 février et le 17 avril 2015.

De prime abord, il peut sembler étrange qu’une même tragédie soit célébrée aussi bien par les partisans des bourreaux que par les partisans des victimes, suggérant ainsi l’existence d’une relation sadomasochiste entre chrétiens et musulmans, relation qui ne pourrait guère se solder autrement que par la victoire de la branche la plus radicale de l’islam. En réalité, cette double célébration signifie pour les uns comme pour les autres l’annonce de la victoire.

Pour les musulmans fanatiques qui soutiennent Daech, ces sacrifices humains sont une sorte de préfiguration des victoires militaires à venir. Méditant l’histoire de la diffusion de l’islam par les conquêtes militaires, les conversions forcées et la condamnation à des musulmans qui prétendraient renier leur religion, ils pensent qu’ils atteindront leur but ultime – la conversion à l’islam de la planète entière – par le moyen de la violence et par le déferlement de la haine.

Contrairement aux apparences, les chrétiens qui honorent la mémoire des victimes du terrorisme islamiste poursuivent le même objectif de victoire globale et eux aussi s’appuient sur la méditation de l’histoire de la diffusion du christianisme. Ils savent qu’après trois siècles de persécution, ils ont conquis pacifiquement l’Empire romain ; ils savent que la Corée du Sud est aujourd’hui un pays majoritairement chrétien alors même que le christianisme coréen avait quasiment été réduit à néant lors des vagues de persécution du milieu du XIXe siècle ; ils savent, pour reprendre la formule de Tertullien, que « le sang des martyrs est semence de chrétiens », ne serait-ce que parce que la courageuse ténacité impressionne bien plus que la violence criminelle. Eux aussi comptent bien convertir le monde entier, mais ils misent sur la douceur et le déferlement de l’amour.

Ainsi comprise, cette célébration conjointe des martyrs qui tuent d’un côté, et des martyrs qui sont tués de l’autre, paraît déjà un peu plus équilibrée. Si on veut bien se rappeler que le christianisme et l’islam se donnent comme objectif commun d’assurer le salut de leurs membres, la perspective est même radicalement inversée. Si la vie est éternelle et si Dieu est bon, comme l’affirment chrétiens et musulmans, il n’est pas illogique de penser qu’un brave père de éthiopien enlevé et mis à en raison de sa foi puisse être accueilli directement au paradis. Imaginer que des violeurs, des tortionnaires et des assassins seraient accueillis dans ce même paradis tandis que leurs victimes seraient jetées en enfer sous prétexte qu’elles buvaient de l’alcool et priaient un Dieu trinitaire semble plus difficile à croire.

In fine, si le pari des martyrs chrétiens – qui n’ont pas souhaité leur sort – peut paraître hasardeux, le pari des martyrs djihadistes – qui ont choisi leur terrible destinée – est perdu d’avance et ceux qui peignent des icônes à la gloire des premiers ont assurément bien plus de chance de détenir les clés de la félicité éternelle que ceux qui peignent des banderoles à la gloire des seconds.

24 avril 2015

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