Editoriaux - Histoire - Sciences - Table - 4 novembre 2015

Journée du harcèlement : Allô maman, bobo 

Impossible d’échapper à la « Journée sur le harcèlement » ! La casserole a bouillonné, et la vapeur a embué tous les regards. Les mômes, ça fait pleurer. Et qui n’irait porter secours à une petite vieille bousculée dans la rue, à une jeune fille violée dans le métro, à un bambin massacré par son prof, à un réfugié culbuté par un sale facho ? Le bien est aimable, le mal est détestable. Chaque dénonciation porte avec elle sa sombre storytelling, comme on dit. On nous conte des histoires. Le bouc émissaire doit être chargé de tous les péchés. Côté ombre contre côté lumière… Du Victor Hugo, en quelque sorte…

Des femmes sont-elles battues ? Cherchez l’homme. Des gens de couleur sont-ils rejetés ? Trouvez le raciste. Des villages sont-ils engloutis par les flots ? Désignez l’élu fautif. Un malade trépasse-t-il ? C’est la faute de l’hôpital. Des enfants connaissent-ils l’échec scolaire ? Ce sont les enseignants qui sont responsables. On a toujours sous les pattes et les crocs un galeux, un âne imprudent.

La propagande, l’un des rares arts que le XXe siècle a élevé au rang de grand art, se compose d’ingrédients indispensables : la synecdoque, d’abord, cette figure de rhétorique qui élargit au tout les attributs d’une partie. Ainsi, un corps d’enfant mort sur la plage va-t-il désigner toute la tragédie des migrants, même si une autre réalité, moins innocente, se cache derrière le phénomène d’ensemble. Le pathos, ensuite, l’émotionnel : des mômes qui souffrent parce qu’ils sont harcelés par d’autres émeuvent. Une mise en scène enfin : une enseignante qui se montre indifférente à ce qui se passe dans sa classe est nécessairement coupable.

Sauf que tout est faux. Non que des bribes de réalité ne se glissent dans la fable, mais c’est un mensonge en ce sens que cela n’explique pas le réel, noyé dans le subjectif et l’hyperbole.

Quelle est la véritable finalité de toutes ces journées de mobilisation ?

D’abord, de mobiliser. L’État doit toujours capter l’attention des consciences, des cœurs, des corps. C’est, en quelque sorte, un dressage collectif. On apprend à agir à l’unisson. Tous ensemble !

En outre, l’essentiel est éludé : la question des rapports sociaux, les désastres économiques, la perte de notre identité, la nature véritable de l’État, les sources de la propagande. Les actions « gentilles », incontestables par ce fait même, anesthésient l’esprit critique.

Enfin, le système, parallèlement à la publicité, tente de nous convaincre que, grâce à sa vigilance, à sa diligence, la planète peut être nettoyée du mal. Ce n’est pas un hasard que Disney ait participé à la réalisation du court-métrage sur le harcèlement. Mickey is watching you!

Or, la réalité, c’est ce qui résiste à l’utopie. La réalité fait mal. Prétendre la guérir, c’est déjà entrer dans une logique messianique, eschatologique, de fin du monde et, au bout, de justifier une terreur… maternelle, qui agira… pour notre bien !

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