Editoriaux - Table - 24 mars 2016

Le jour où il y aura un nouvel attentat, ça recommencera…

Avez-vous remarqué comme à chaque attentat qui frappe notre pays, un cérémonial républicain désormais bien ritualisé reprend ? Rituel plat, désolant bégaiement. Voici, d’avance, ce qui se passera à l’issue du prochain attentat…

Un nouvel attentat avait donc eu lieu.

On rouvrit le Missel républicain et on griffonna quelques mots pour adapter le cérémonial au contexte…

On processionna sur le lieu du drame, avec le Président devant les caméras. Il ânonna des mots que nul n’écoutait plus mais qui galvanisaient ses communicants : “démocratie attaquée”, “lutte totale contre le terrorisme”, “pas d’amalgame”. Tout y passa, rien ne resta. Ce n’était qu’un introït.

Les réseaux sociaux s’activaient. Le hashtag “#JeSuisFrance” refleurissait. Un petit rêveur inventa un logo tout de noir et de blanc. Un petit malin le déposa à l’INPI… Lui allait se faire du fric. Car la pompe républicaine a aussi ses escrocs. Le caricaturiste officiel avait crayonné en quelques heures un dessin bavant de pathos. Le croquis fit le tour des réseaux sociaux : quand les mots sont usés d’avoir été tant galvaudés, un bon dessin évite de les prostituer davantage.

Le soir même, sur les lieux du drame, on déposait dessins, fleurs et bougies. Car la République aime les bougies. Une réminiscence de ces anciens objets sacrés dont elle rit le reste du temps, vague amalgame de rituel chrétien des offrandes, de bouddhisme version Woodstock et d’affligeante naïveté façon obsèques de Dumbledore dans Harry Potter.

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Le mardi suivant, lors des questions au gouvernement, le Parlement fit chorus. Les centristes firent assaut de valeurs humanistes, en appelèrent à l’Europe. Les radicaux de gauche pleuraient comme des madeleines sur la laïcité ébranlée et bientôt triomphante. Les socialistes tartinaient leurs oraisons de l’indigeste crème du « pas d’amalgame » car, comme chacun savait, ce n’était pas l’islam. Les écologistes et les communistes dénoncèrent la misère sociale de cette jeunesse radicalisée. La droite osa l’affront d’invoquer la patrie, puis se contenta de demander plus de sévérité.

Le Premier ministre se surpassa. La démocratie allait se relever, affirmer haut et fort son idéal de solidarité et de fraternité, et écraser la tête du serpent djihadiste. À la fin, il prophétisa qu’il y aurait d’autres attentats. Pitoyable aveu d’impuissance.

Bien sûr, il y eut des dérapages. Front national, élus de droite, élus de gauche. On les frappa d’anathème, on les excommunia, et on les oublia.

Puis vinrent – apothéose – les obsèques nationales. Aux Invalides, bien sûr, transformées en temple de la République agressée. Foule compactée dans la cour, Président assis devant elle, portraits des victimes. Le Président débita son sermon. La platitude des mots utilisés n’était même plus rattrapée par la profusion de procédés rhétoriques éculés : anaphores, anadiploses, hyperboles. Tout y passa, rien n’y resta !

On fit trente secondes de silence, appelées sobrement « minute de silence » et respectées religieusement partout dans le pays. Véritable consécration eucharistique, ce silence résumait à lui seul toute la vacuité des leçons tirées d’un drame encore répété.

L’Ite missa est fut donné le soir même par un grand concert de résistance réunissant groupe de rock et chœur de l’armée. Délicat œcuménisme entre des styles musicaux que tout oppose.

Au pays de Bossuet, on avait enterré depuis bien longtemps le christianisme. On affectait de ne garder que sa verve, pensant que l’emphase camouflait le vide.

Après tout, ce n’était certainement pas une France faible, déboussolée, individualiste, laïciste et progressiste que méprisaient ces jeunes musulmans. L’islamophobie, voilà l’ennemie !

On était fatigué d’avoir tant bavardé, d’avoir étouffé par tant de mots la lucidité.

Alors on se rassit et on attendit le prochain orage…