Vous venez de rejoindre « pour l’histoire » les Armstrong (le cycliste), Metzner (l’avocat) ou Berheim (le rabbin) et tant d’autres : tous ceux qui, jusqu’au bout du ridicule ou du dramatique, se sont échinés à bâtir l’image mensongère de celui qu’ils n’étaient pas, là où les talents réels de celui qu’ils étaient auraient pourtant suffi.

Docteur Cahuzac and Mister Hide. Bienvenue au club du gâchis !

Bien sûr, il y avait déjà eu ce premier avertissement en 2007. Pris une première fois les doigts dans le pot de confiture pour une femme de ménage philippine sans papiers et chichement payée, le tout non déclaré à l’URSSAF. Broutille, vraiment ? En tout cas vous avez remboursé, et la justice vous a pardonné. Les Français aussi. Et pour cause : que celui d’entre nous qui n’a jamais pêché — en donnant la pièce à un jardinier, à une femme de ménage ou à un électricien en oubliant de la donner au fisc — vous jette la première pierre ! Bref, même pas mal.

Et puis le fameux compte en Suisse. Et puis Singapour. Et puis accepter ce poste inacceptable. Et puis la fameuse spirale du mensonge. Et puis patatras ! Aujourd’hui encore, je reste persuadé que vous auriez pu la jouer plus fine. Régulariser. Payer. C’était possible. Le peuple est plus cruel avec celui qui triche et qui pérore qu’avec celui qui avoue et qui répare. Probablement y auriez-vous même gagné de nouveaux galons. Quoi de plus impressionnant, en effet, qu’un prisonnier qui revient le lendemain sonner à la porte de la prison dont il s’est échappé la veille ? Et qui explique au directeur : « Regardez, il y a de vraies failles dans la sécurité. Je vais vous aider à les résoudre… »

Certes, les reconversions les plus radicales sentent toujours un peu le soufre. Est-il vraiment normal de voir d’anciens magistrats venir grossir les rangs des services juridiques de puissantes multinationales ? Ou des hauts fonctionnaires du ministère des Finances recrutés pour renforcer les équipes de fiscalistes qui aident en toute impunité les plus grosses de nos sociétés (y compris nationales) à délocaliser leur profits dans les paradis fiscaux ?

Comment ne pas se pincer (moi le premier) en voyant Raymond Domenech donner des leçons de morale sportive ou, plus grave et plus pathétique encore, l’ancien trader britannique Nick Leeson, l’homme qui fit couler la Barings Bank, conseiller désormais les Irlandais les plus endettés (comme si, dans une moindre mesure, Jérôme Kerviel était nommé demain conseiller pour personnes âgées à la Caisse d’Épargne). Avec pour slogan (sans rire) : « Cet homme a fait couler une banque : il sait de quoi il parle ! »

Il n’empêche. Quitte à me faire traiter de naïf, je veux croire à la reconversion et, pourquoi pas, à la rédemption. Comme celle de ces cancres qui se découvrent professeurs, de ces meurtriers qui virent philosophes, de ces ex-truands qui se révèlent policiers d’élite ou, moins spectaculaire mais tout aussi efficace, de ces anciens militaires embauchés pour assurer la sécurité civile ou de ces anciens hackers débauchés pour lutter contre le piratage informatique. Après tout, n’est-ce pas un nazi, Wernher von Braun, qui a d’abord écrit l’une des pires pages de l’Histoire (les fusées allemandes V2 lancées sur Londres) avant d’en écrire la plus belle : la conquête de la Lune ? On l’oublie trop souvent, mais le vice reste l’une des meilleures écoles de la vertu.

Provocation ? Même pas. Tous les professionnels le savent : un ancien ivrogne sera toujours plus sensible que ses collègues buveurs d’eau au programme des Alcooliques anonymes. Et un ancien camé au service de la lutte contre les drogues. Plus que tout, la connaissance intime du mal aide à le combattre. Et les turpitudes, souvent, donnent du poids à la croisade. Ah, si vous aviez au moins pu, vous aussi, mettre honnêtement votre schizophrénie au service de la République !

On ne m’ôtera pas de l’idée qu’en tant qu’ancien fraudeur majuscule (pardonnez-moi de douter encore que la faute n’ait porté « que » sur 600.000 euros. Je ne vois pas si « petit joueur »...), vous auriez été l’un des plus légitimes pour prendre la tête de la lutte contre la fraude fiscale. Peut-être même auriez-vous rétabli une juste mesure entre le précédent président qui aimait trop l’argent et l’actuel qui ne l’aime pas assez. Au lieu de quoi, voici que vous abandonnez ces nobles causes à une bande d’amateurs, de ministricules de la parole forte et des actes faibles, qui n’arrivent même pas — c’est dire — à tenir les mensonges de moi-Président !

Tout le monde aurait pu y gagner. Tout le monde y perd. Comme beaucoup d’autres, je vous en veux donc doublement.

Vous avez raté votre mensonge. Essayez au moins de ne pas rater la suite. Maintenant que vous avez définitivement carbonisé le ministre que tout le monde (ou presque) regrette, il ne tient qu’à vous de sauver ce qui reste de l’homme que personne (ou presque) ne semble regretter.

Alors, allez-y. Purgez. Payez. Expiez. Vous vous êtes enfin décidé à démissionner de l’Assemblée, il était temps ! Mais surtout, foncez vous soigner… Le médecin que vous êtes le sait parfaitement : la lutte d’un médecin contre la schizophrénie est au moins aussi compliquée que celle d’un banquier contre les paradis fiscaux. L’un de mes amis, schizophrène lui aussi, me le rappelle d’ailleurs régulièrement quand je m’inquiète de sa santé : « Ne t’en fais pas. Avant, j’étais schizophrène. Maintenant, nous allons mieux. »

Et vous ?

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