Mon cher Jean,

Ainsi, tu marches. Comme un berger à la rencontre de ses brebis oubliées, égarées. Loin de . Plus loin encore de notre chère vallée d’Aspe. Mais là où beaucoup d’autres marcheraient pour apprendre, toi tu marches pour comprendre.

Au hasard des chemins, peux-être espérais-tu secrètement retrouver « notre cher et vieux pays » ? La France d’hier et de mon-Général ? Celle qui avait encore « le goût du progrès ». J’imagine ta déception en découvrant le spectacle d’aujourd’hui. La France de moi-Président. Un pays déçu et épuisé. Un genou à terre.

Les mauvaises langues, bien entendu, n’ont pas manqué de se déchaîner : « Coup médiatique » (…) « Ferait mieux de siéger à l’Assemblée. » (…) « Quand on n’a aucun fond, on soigne la forme. » (…) « Se promène pendant que les autres travaillent. » J’en passe et des pires.

Pour ma part, comme beaucoup de Français, je te fais bien volontiers crédit du contraire. Après tout, un député n’est pas un élu local mais bien un élu national. Son métier n’est pas — ou ne devrait pas être — de faire sauter les contraventions et d’attirer les subventions. Un député, par nature, vient de son département mais va vers son pays. En ce sens, ce tour de France au ralenti, ce choix de marcher à la rencontre de tes concitoyens, hors de ta circonscription et en dehors des périodes électorales, me semble non seulement respectable mais pertinent.

Pour autant, je ne suis pas dupe. Car derrière cette démarche humble et sincère, je sens et je vois la mise en scène, peut-être bien malgré toi, de ton propre désarroi. Tu marches autant à la rencontre de ton pays que de toi-même. Et tu questionnes autant tes concitoyens que ta propre utilité d’élu.

Chemin faisant, je ne doute pas que tu comprendras, au-delà de l’accueil bienveillant que tu reçois un peu partout, que tu incarnes toi aussi, hélas, cette France à bout de souffle et ce système épuisé, incapable de renouveler les idées et les hommes.

Car les « politiques », tu le sais bien, ont perdu la main. Ils ne pèsent plus sur l’avenir, c’est l’avenir qui leur pèse. Professionnels de l’impuissance, ils s’accrochent donc au seul vrai pouvoir qui leur reste : celui de nous emmerder ou de nous désespérer. Au pire, le pouvoir de dire « non ». Au mieux, celui de ne rien dire. De ne rien faire. Et de fuir.

L’un de nos amis communs m’a rapporté l’une de tes tirades récentes, il y a quelques mois, au moment de t’éclipser de l’une de ces réunions interminables où il n’allait rien se passer (comme d’habitude), où tu connaissais tout le monde (comme d’habitude), où tu étais arrivé en retard (comme d’habitude) et dont tu allais repartir en avance (comme d’habitude). Tu disais ceci, qui te ressemble tellement : « Je me sens vieux. J’ai l’impression d’être ici depuis 50 ans. Je sais exactement ce que Dupond va dire, ce que Durand va lui répondre, et ce que Martin dira à leur suite. Je sais même parfaitement ce que je vais dire moi-même. Vous tous, d’ailleurs, vous le savez déjà avant même que je ne vous le dise. Aussi, pour faire gagner du temps à tout le monde, je ne vous dirai rien du tout. Et comme je suis déjà en retard à mon prochain rendez-vous, vous me pardonnerez de m’échapper. »

Ces derniers jours, tu répètes que marcher est pour toi une autre façon d’agir. Je me demande si ce n’est pas aussi une autre façon de fuir…

Car de ce long chemin sur les routes de France, je doute fort que tu rapportes de belles idées. Je ne doute pas un instant, en revanche, que tu en ramèneras quelques belles rencontres, quelques belles images, quelques bons mots et beaucoup de belles histoires. De ces récits irrésistiblement décalés et touchants dont tu as le secret, comme lors de ce déjeuner ensoleillé, par une belle journée de l’été 2000, où tu étais déjà en retard (bien sûr) à un enterrement. Tu me racontais alors ton premier acte de plus jeune maire de France. Tu avais 21 ans, je crois. Ce jour-là, tu enterrais (déjà) l’un de tes anciens adjoints et avec lui, quelques illusions sur le quotidien des élus. Par chance, j’avais laissé tourner ma petite caméra…

Le temps passe, mon cher Jean. La France aussi. Et c’est tant mieux. Ni toi ni moi ne savons de quoi demain sera fait. Avec ou sans moustache. Avec ou sans béret. Pluie ou soleil. Rires ou larmes. Je sais simplement qu’un jour ou l’autre, lorsque tu auras encore ajouté quelques kilomètres au « conteur », tu raconteras à ton tour, à tes enfants et à tes petits enfants, cette autre histoire touchante. L’histoire de ces temps troublés où la France était championne du monde du pessimisme. L’histoire d’un pays KO debout, qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait. L’histoire d’un homme pourtant, qui, ne sachant plus trop que faire, avait fini par prendre la route.

L’histoire du député qui marche.

L’histoire aussi de cet ami qui lui souhaitait bonne route. Parce que Michel Audiard le rappelait déjà bien avant nous, avec humour et affection : « Un con qui marche va toujours plus vite que deux intellectuels assis à une table. »

Je t’embrasse.

Partager

À lire aussi

Scoot toujours

À l’irresponsable anonyme qui m’a fracassé la jambe, puis abandonné au sol... boulevard Vo…