Alain de Benoist est indéniablement un grand penseur, un érudit universel, un esprit encyclopédique, un touche-à-tout de génie, bref, comme l’on disait dans les pièces de Molière, un « honnête homme ». L’auteur de ces lignes, bien que n’étant pas un zélateur de la mouvance « Nouvelle Droite », s’est, nonobstant, abondamment nourri de ses prolifiques travaux et continue d’ailleurs à s’y référer. Cependant, la dilection intellectuelle n’interdit pas d’éventuelles divergences. Il en est une, en l’occurrence, qu’il convient de soumettre à débat, tant elle est partagée par un grand nombre d’intellectuels voire de politiques ou de journalistes.

Dans l’entretien qu’il a confié à Boulevard Voltaire, Alain de Benoist ironise et, semble-t-il, s’agace que l’on globalise l’ au détriment d’une approche plus fine qui rendrait compte plus fidèlement de l’éminente complexité de la troisième religion du Livre. Et d’en conclure, péremptoire, que « mettre dans le même sac les problèmes de l’immigration, de l’, de l’islamisme et du djihadisme est la marque de fabrique des paresseux ».

Nous souscrivons, sans peine, à ce jugement, dans la mesure (et dans cette mesure seulement) où l’usage édulcoré (ou au contraire, magnifié), détourné ou instrumentalisé des mots et des concepts, finit par leur conférer un sens différent de celui qu’ils avaient initialement. C’est la rançon, hélas ! inévitable, du démocratisme qui a pour conséquence, sur le plan linguistique et philologique, une déviance vers un nominalisme de masse. Toutefois, après cette concession sur la forme, venons-en à une critique de fond des propos de M. de Benoist.

Sous le prétexte louable de ne pas sombrer dans les généralisations abusives, ce dernier évoque, néanmoins, des distinguos qui s’abîment, non moins, dans le byzantinisme le plus vétilleux. Certes, l’islam n’est pas Un et monolithique, ainsi que le montre, limpidement et magistralement, Antoine Sfeir, dans son dernier ouvrage, L’Islam contre l’Islam (Grasset, 2013), dans lequel il retrace la genèse de l’antagonisme pluriséculaire entre l’islam chiite et l’islam sunnite. Certes, encore, quand il s’est implanté en , ou lorsqu’il s’est diffusé du vers le Proche-Orient ou les régions subsahariennes, l’islam a dû s’acclimater à la sociologie et à la des peuples convertis. Mais s’en tenir exclusivement à de telles évidences, qu’aucun islamologue ou historien sérieux ne remettrait en cause, demeure insuffisant, sauf à tomber dans l’écueil d’une autre généralisation consistant à dire que le caractère multidimensionnel de l’islam fait nécessairement obstacle à toute tentative de théorisation (forcément englobante, puisqu’elle s’attachera à dégager les invariants, sans préjudice, par ailleurs d’une taxinomie).

S’arc-boutant à cette conception assez dogmatique et figée, quasi scientiste, du phénomène musulman, de Benoist fait (délibérément ?) l’impasse sur la nature et l’ampleur de celui-ci en France et en Europe, ce, de la même façon que le gouvernement actuel envoie ses soldats au Mali pour combattre les « terroristes » mais pas les « islamistes », de peur de commettre des « amalgames ». Dès lors, il n’y a pas de problème islamique, soit parce qu’on refuse d’en parler, soit parce qu’on se retranche derrière une pseudo-scientificité de la question réservée à une élite.

Or, l’islam en France est une réalité. Et le réalisme commande d’observer, sur le terrain, la façon dont cette présence de l’islam est vécue, tant par les intéressés eux-mêmes que par les autochtones. Il s’avère que, de part et d’autre, l’on est aux antipodes du conflit ancestral entre sunnisme et chiisme (et leurs démembrements ou corollaires respectifs). L’importation de l’islam en France s’est manifestement accompagnée d’un dépassement syncrétique des différentes traditions et écoles musulmanes qui a engendré, corrélativement, leur réconciliation temporaire mais pragmatique. L’histoire future dira si, une fois accompli ce processus d’islamisation à l’œuvre, en France et dans le reste de l’Europe, les irrédentismes intra-islamiques se réveilleront.

Il est certainement trop tôt, en effet, pour valider, a priori, la thèse d’une stratégie de dissimulation (comparable à la taqiyya chez les Chiites) par les musulmans ayant pris racine chez nous, des traits les moins compatibles de leur foi avec notre conception de la . Partant, la question de savoir si nous avons affaire à un islam « modéré » est un parfait non-sens, puisque, précisément, nous ne savons pas quel islam (sunnite, chiite ou une autre version « occidentalisée ») est pratiqué en Europe et en France plus particulièrement.

Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être frappé de ce que notre droit français s’accommode déjà, depuis plus de vingt ans, par touches successives, de préceptes d’inspiration proprement islamique, qu’ils soient tirés du Coran ou de la Sunna et autres hadiths. Ainsi, par exemple, le simple fait d’avoir laissé enfler la question du voile, d’abord dans l’enceinte scolaire, puis, progressivement, dans celle du lieu de travail, de l’hôpital, des piscines publiques, de la rue, etc. révèle une avancée certaine dans la conquête des esprits. Que penser, également, de l’arrêt de la Cour de cassation du 15 juin 2005 (disponible sur Legifrance sous le n°05-15839) qui avalise un avis juridique (une fatwa) prodigué par un docteur de l’islam, à propos du fait qu’un citoyen français musulman devait être enterré selon le rite mahométan, pour le seul motif qu’aucun tribunal islamique n’avait constaté son apostasie, ce qui signifie, a contrario, qu’une telle reconnaissance eût permis, en l’espèce, de le faire incinérer, selon les dernières volontés du défunt.

Les exemples sont légion et offrent autant d’indices concordants dans la direction d’un islam « en Europe » beaucoup plus monocolore que ne le soutien Alain de Benoist, et qui prône, par surcroît, une géopolitique rudimentaire circonscrite au seul conflit israélo-palestinien. Bref, si l’islam est évidemment multiple ailleurs, force est d’admettre, quand on voyage un peu en France, qu’il est Un, hic et nunc.

8 mars 2013

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