Bafouant la Déclaration universelle des droits de l’homme selon laquelle « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants » et le protocole additionnel de la Convention européenne des droits de l’homme (« L’État […] respectera le droit des parents d’assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques »), annonçait, lors de son discours de lutte sur les séparatismes, la fin de l’instruction en famille. Sous prétexte de viser les écoles coraniques clandestines, l’État trouve un nouveau moyen d’extraire nos enfants de leurs « déterminismes familiaux » pour mieux leur inculquer la « morale laïque » si chère à Vincent Peillon. Réactions avec Ingrid Riocreux.

Pour quelles raisons avez-vous choisi d’instruire vos enfants à la maison ?

Je crois important de préciser d’emblée que, pour nous, l’instruction en famille ne représente pas un idéal ; ce n’est pas un choix que nous avons fait de gaieté de cœur. C’est la conséquence d’un constat : le constat que l’école ne remplit plus sa mission. On y perd beaucoup de temps pour ne produire, finalement, que des apprentissages pauvres, fragiles et parcellaires. Le renoncement au par cœur et aux exercices répétitifs au profit du ludique a pour conséquence de délayer les acquisitions essentielles dans une multitudes d’activités éparpillées et compliquées dont il ne restera rien. L’école, aujourd’hui, c’est la loterie : si on a la chance de tomber sur une bonne maîtresse, tant mieux. Mon mari et moi parlons en tant que parents, mais aussi en tant que professeurs de lettres en lycée, atterrés par l’état des élèves qu’ils voient arriver chaque année en seconde : aucun, ou presque, ne sait tenir un stylo, la lecture leur est pénible, on ne sent chez eux aucun intérêt pour rien. Trop d’entre eux sont blasés, mous et indisciplinés. Comment pourrait-il en être autrement : ces enfants sont à l’école tous les jours, toute la journée depuis l’âge de trois ans et ils n’y ont presque rien appris ! Ils n’ont jamais eu l’occasion de se concentrer longtemps dans le silence. Ils n’ont jamais découvert le goût de l’effort, la satisfaction de surmonter une difficulté, la sensation délicieuse de l’accumulation des savoirs, le plaisir intellectuel de la connaissance. C’est un monstrueux gâchis. Alors, tout simplement, avant qu’il ne soit trop tard, mon mari et moi voulons faire en sorte que nos enfants ne finissent pas comme nos élèves.

Comment accueillez-vous l’annonce d’Emmanuel Macron d’interdire cette instruction familiale à la rentrée prochaine ?

Elle est scandaleuse dans l’état actuel du système éducatif. Je voudrais souligner une coïncidence terrible : la veille du discours du Président aux Mureaux, l’Éducation nationale a publié les résultats d’une étude sur le niveau des élèves de CM2 en mathématiques, révélant que celui-ci est catastrophique. Seuls s’en sortent les enfants des familles socialement favorisées – comprenez ceux à qui les parents paient des cours particuliers. Autrement dit, l’Éducation nationale reconnaît son incapacité à remplir sa mission. Cet aveu concernant les mathématiques vaut dans toutes les disciplines, on le sait bien, et d’autres études le montrent régulièrement. Et on voudrait nous interdire de retirer nos enfants d’un système qui reconnaît son propre échec ?

Toute instruction à la maison est-elle « séparatiste » ?

Bien sûr que non. Des raisons très différentes peuvent conduire des parents à choisir l’école à la maison : des contraintes géographiques, des motifs liés à la santé des enfants ou à des activités sportives ou musicales intensives ; ou, comme nous, une préoccupation au sujet du contenu des programmes et des compétences des enseignants. En réalité, beaucoup de gens ont recours à l’instruction en famille à titre ponctuel : souvent pour un seul enfant de la fratrie, ou seulement pendant un an, histoire de rattraper les dégâts causés par une mauvaise maîtresse, par exemple. Et beaucoup d’autres ne franchiront jamais le pas, pour des raisons évidentes d’organisation et de contraintes professionnelles. Mais le simple fait de savoir qu’on aurait la liberté de le faire me paraît très important. Il y a quelque chose de totalitaire à vouloir arracher les enfants à leur famille, quoi que l’on pense des choix éducatifs de certains parents.

« Mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde. » Refuser de cibler l’islamisation de la société ne conduit-il pas à restreindre la liberté de tous ?

Pardonnez-moi, mais je ne crois pas qu’Emmanuel Macron ait mal nommé les choses. Son discours était remarquable de lucidité, au contraire, et même assez courageux. Seulement, la solution qu’il propose sur ce point fera beaucoup de victimes collatérales, ce qui, au lieu d’apaiser les choses, provoquera immanquablement, et légitimement, des rancœurs et des crispations.

Entretien réalisé par Iris Bridier.

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