Editoriaux - Société - 11 novembre 2018

Horreur et consternation : Viggo Mortensen a osé prononcer le mot “nègre”

En janvier 1919 était ratifié le 18e amendement à la Constitution américaine qui interdisait de fabriquer, de vendre et d’acheter, sur le territoire fédéral, toutes les boissons contenant plus de 0,5 % d’alcool. Cent ans après, une nouvelle prohibition semble instaurée aux États-Unis. Dans un pays que n’effraie plus guère la vente libre non seulement de l’alcool, mais encore du cannabis et des armes, il est maintenant des verba non grata.

L’affreux Trump serait-il devenu, à l’instar du Voldemort des Harry Potter, “Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom” ? Eh bien, non. Le mot interdit de séjour aux États-Unis n’est pas « Donald » mais « nègre », à remplacer désormais par un grotesque “N-word”. Viggo Mortensen (Aragorn, dans Le Seigneur des anneaux, de Peter Jackson) l’a appris à ses dépens.

Il était venu faire la promotion de Green Book, le dernier film de Peter Farrelly, qui raconte, selon The Hollywood Reporter, “une amitié interraciale”. L’acteur y joue le rôle d’un videur italo-américain engagé, en 1962 (alors que règne la ségrégation), pour conduire et protéger un pianiste noir interprété par Mahershala Ali. Lancé dans un long discours, Viggo Mortensen a lâché : “For instance, no one says n— anymore” (« Par exemple, personne ne dit plus “n—” »), rapporte le journal, qui se garde bien lui-même d’écrire l’effroyable vocable. Horreur et consternation !

Un certain Dick Schultz ayant dénoncé son blasphème dans un tweet devenu viral, l’ignoble Blanc aux yeux bleus a dû, très vite et très fort, battre sa coulpe :

« En disant que beaucoup de gens utilisaient le “N-word” au moment de l’histoire du film, en 1962, j’ai utilisé le mot entier. […] Je n’utilise pas ce mot en privé ou en public. Je suis vraiment désolé d’avoir utilisé le mot entier hier soir, et je ne le répéterai pas. »

C’est naturellement à l’acteur Mahershala Ali que revenait la décision de lui donner, ou non, l’absolution. Grand seigneur, celui-ci lui a accordé les circonstances atténuantes : “Connaissant son intention [de “parler fermement contre le racisme”], je peux accepter et recevoir avec plaisir ses excuses.”

En juin dernier, Jonathan Friedland, responsable de la communication chez Netflix, avait eu moins de chance : viré pour “sensibilisation trop faible à la race” car il avait, à plusieurs reprises, utilisé le mot « nègre » en réunion… afin d’“expliquer pourquoi on ne devrait pas le dire” ! Viggo Mortensen semble avoir retenu la leçon : “Je n’ai même pas le droit d’imaginer le mal que cause le fait d’entendre ce mot dans n’importe quel contexte, surtout de la part d’un homme blanc.” “Il ne faut pas parler de corde dans la maison d’un pendu”, rappelait Sancho Pança à Don Quichotte. Mais c’était une attention délicate, pas un diktat. Pour Mahershala Ali, c’est clair :

“L’utilisation de ce mot au sein de la communauté noire a longtemps été débattue et son utilisation devrait continuer à être examinée au sein de la communauté noire. L’utilisation du mot par ceux qui ne sont pas noirs ne fait pas l’objet d’un débat.”

54 ans après la loi sur les droits civiques qui abolit la ségrégation raciale et les pratiques discriminatoires, un Blanc n’a donc pas le droit de prononcer le mot « nègre » pour dénoncer le racisme. Imagine-t-on les juifs interdire aux Allemands d’utiliser, pour condamner l’antisémitisme, le nom « Jude » sous prétexte qu’il était péjoratif dans la bouche des nazis ? Et puis, puisque “N-word” signifie explicitement “nègre”, ne faudrait-il pas aussi interdire ce néologisme ?

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