Une femme est-elle un peu enceinte ? Elle est enceinte ou elle ne l’est pas. Peut-on être un peu français ? On est français ou on ne l’est pas.

Thomas Jefferson a écrit : « Tout homme a deux patries : la sienne et la . » Pris au pied de la lettre, cet axiome flatteur, s’il était toujours vérifié, nous doterait de sept milliards de compatriotes, ce qui fait du monde. Il va de soi que celui qui fut le deuxième président des États-Unis d’Amérique, s’en tenant au registre affectif et intellectuel, ne faisait que rendre un poussé à l’universalisme français. On évalue, aujourd’hui, à seulement un peu plus de trois millions le nombre de nos concitoyens qui jouissent également d’une seconde nationalité, cette situation curieuse étant en grande partie un héritage de notre passé colonial. Sont-ils, du coup, deux fois moins français que les autres, ou deux fois plus ? Ni plus ni moins : ils sont français. Juridiquement français.

Il se trouve qu’un certain nombre d’entre eux, parfois en raison de leur origine, certainement en fonction de leur adhésion à un radical, ont commis des actes qui les mettent en rupture avec la France. Cela justifie-t-il qu’on crée à leur seul détriment un régime spécial qui en ferait une catégorie de Français à part réduite, traités différemment des autres Français ? Cela justifie-t-il que l’on prenne contre eux, et seulement contre eux, des sanctions rétroactives, contrairement à un principe élémentaire et fondamental du droit ? Cela justifie-t-il que l’on mette en demeure leur autre pays de rattachement, qui n’a que faire d’un semblable cadeau, d’accueillir sur son sol ces déchets dont nous ne savons comment nous débarrasser ? Évidemment non.

La révision de la Constitution que le président de la République et son Premier ministre comptent soumettre au Congrès est une aberration à tous points de vue.

Sur le plan factuel, elle est sans intérêt, car la menace de déchoir de leur seconde nationalité des gens dont les agissements prouvent assez qu’ils n’en ont que faire est évidemment inefficace. Sur le plan juridique, elle est borgne et boiteuse. Elle ne tient compte, en effet, que d’une partie de la réalité. On sait qu’environ un quart des djihadistes sont des convertis. Un Français de souche ancienne, fanatisé de fraîche date, serait-il plus légitime à prendre les armes contre son propre pays qu’un Français d’acquisition récente ? L’un comme l’autre ne sont-ils pas, également, coupables du crime de haute trahison ? Que vaut une loi qui dispose qu’à crime identique, le châtiment ne sera pas le même mais qu’il sera proportionné aux origines ethniques, au statut social et à la tête du client ? Pourquoi l’état civil de leurs ancêtres vaudrait-il condamnation pour l’un et dispense pour l’autre ?

Dans le contexte des événements actuels, il aurait été plus judicieux et mieux approprié de se pencher sur les conditions dans lesquelles accèdent à la nationalité française des personnes qui ne la souhaitent pas ou même n’en veulent pas, qui parfois haïssent le pays dont on les fait citoyens, qui n’en connaissent pas la langue, qui n’en acceptent ni les mœurs ni les lois, et de procéder à une stricte révision de ces conditions de telle sorte que l’avenir ne reproduise pas les erreurs du passé.

D’autre part, plutôt que de s’embarquer dans une aventure constitutionnelle incertaine, discutable, voire incompatible avec les bases mêmes de nos institutions, il était possible de puiser dans l’arsenal des lois existantes ou de reprendre des dispositions imaginées et utilisées dans le passé. Ceux qui, français, prennent les armes contre la France et singulièrement ceux qui, français, tuent d’autres Français parce que français, s’excluent eux-mêmes de la communauté nationale. La moindre des choses, dès lors qu’ils se sont rendus coupables de ces crimes, est de les frapper immédiatement et automatiquement d’une dégradation ou d’une indignité nationale qui les priveraient définitivement de tous leurs droits civiques : droit de vote, éligibilité, accès aux emplois publics, cela sans préjudice des condamnations proportionnées à leurs actes, c’est-à-dire de la réclusion perpétuelle sans possibilité de réduction de peine. Faute de mieux.

Prenant apparemment pour modèle son prédécesseur immédiat, a cru devoir adapter dans la précipitation notre loi fondamentale aux événements. Il a surfé sur l’émotion, il est allé très loin dans le sens des propositions et des espérances de la droite et même du Front national, il a tenté de tirer un bénéfice d’un drame national. Ce faisant, il a sous-estimé la des réactions, dans son propre camp, à la trahison de ces « valeurs républicaines » dont il se gargarise. Il s’est pris les pieds dans le tapis. Cela arrive aux plus malins.

28 décembre 2015

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