« L’esprit Charlie » a encore frappé. Avec finesse et délicatesse, avec bon goût et subtilité. La une de du 7 octobre proclame « Morano, la fille trisomique cachée de De Gaulle ». Suit une caricature du général qui tient dans ses bras un bébé Morano emmailloté, les yeux bridés et la langue pendante sur un filet de bave.

Charlie ne prend pas grand risque avec un tel dessin : nul trisomique ne viendra jamais, fusil mitrailleur à la main, flinguer le dessinateur à l’humour si inspiré. Cela, c’est réservé aux islamistes. Ceux que Charlie ne caricature plus depuis l’attentat du 7 janvier.

Tacler n’a rien de répréhensible, y compris par la caricature grossière. Mais ce dessin est ignoble. Non par celle qui y est représentée, mais par l’insulte qu’il profère à l’encontre d’une population handicapée mentale, qui vit – encore un peu – au sein de notre société. Même si 96 % des bébés trisomiques sont éliminés par avortement, ceux qui vivent parmi nous sont des personnes aussi dignes de respect que n’importe qui. Pas aux yeux de ce dessinateur qui visiblement n’en a jamais croisé un.

Ce dessin est ignoble parce qu’il s’attaque aux plus faibles, à ceux que leur handicap rend incapables de se défendre, de riposter, de rendre coup pour coup, ou, mieux encore, de sourire d’un air méprisant à l’auteur de ce torchon. Un trisomique est sans doute, à ses yeux, un sous homme. Un « mongol » comme le disaient les enfants de ma génération dans la cour de récréation. Un incapable et un gêneur. Ce dessin me rappelle la réflexion entendue un jour : « comment y en a-t-il encore autant avec la généralisation du dépistage ? ». En bref, pourquoi toutes ces bouches inutiles et coûteuses sont-elles encore autorisées à vivre ?

Ce dessin est ignoble parce qu’il atteint aussi la mémoire d’un père, Charles De Gaulle. Non le général, non le chef d’État, mais l’homme privé dont la fille Anne était trisomique. Cette enfant qu’il a aimée, élevée et soignée jusqu’au bout. Cette enfant qu’il a enterrée un jour de 1948 avant de dire à sa femme « Venez, elle est comme les autres maintenant ». Placer un trisomique de caricature dans les bras de De Gaulle, ce n’est pas mener un combat politique, c’est cracher à la figure d’un père blessé.

Monsieur Riss devrait s’approcher un jour d’un de ces êtres inutiles et coûteux. Prendre le temps de se pencher sur ce visage déformé. De plonger son regard dans celui de l’autre. De lire l’insatiable besoin d’affection qu’il révèle. Il devrait se laisser enlacer par un de ces enfants. De parler aussi avec lui. Oui, un trisomique parle. Il ne profère pas des borborygmes. Oui, il y a des trisomiques plus intelligents que d’autres. Oui, un trisomique peut apprendre à lire. Oui, un trisomique est un compagnon de bonheur. Non comme un animal domestique dont on se lasse, mais comme une personne humaine dont la dignité est magnifiée par la faiblesse.

Un enfant trisomique c’est souvent un frère ou une sœur dont on s’occupe avec soin, et qui a, bien malgré lui, un rôle éducatif essentiel : il apprend aux autres à l’aimer non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est. C’est une lourde charge pour une famille, une croix quotidienne à porter parfois. Mais surtout un exemple de bonheur. Car voyez-vous Monsieur Riss, ce qui frappe le plus chez ces enfants, c’est qu’ils sont heureux. Oui, heu-reux.

Et puis, l’enfant trisomique a une immense qualité : il n’est pas assez c… pour dessiner des saloperies pareilles. En bref, il n’a pas « l’esprit Charlie ».

9 octobre 2015

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