Dans la guerre contre le terrorisme, la Turquie est-elle un allié fiable ?

Le régime turc a radicalement changé depuis le coup d’État de 1980. De nos jours, ni la formule habituelle de « pays républicain et laïque », ni la qualification de « pays musulman » ne sont aptes à décrire ce pays.

La Turquie est gouvernée depuis douze ans par un parti islamiste, l’AKP. Le Parti de R.T. Erdogan est l’aboutissement d’un long cheminement qui a commencé vers la fin des années Soixante, le parti islamiste des origines, le MSP, ayant changé plusieurs fois de nom en passant par “Refai partisi”, dissous en 1998, qui lui-même a donné naissance à l’AKP. C’est lors des élections municipales de 1994 que le parti “Refah” fait une entrée spectaculaire sur la scène politique en raflant 24 préfectures sur 79, dont celle d’Ankara et d’Istanbul.

Le Parti AKP n’est pas monolithique et fédère, autour d’un noyau dur issu de l’ex-parti Refah, des hommes venant de différents horizons, allant du centre droit (DYP) au parti nationaliste (MHP) en passant par le Parti de la Mère patrie (ANAP).

Depuis 2003, AKP a gagné toutes les élections, ouvrant une période économique prospère, créant ainsi une classe moyenne qui est devenue un réservoir de voix relativement stable. Aussi Erdogan, grâce à ses talents d’homme politique, a su écarter avec subtilité ses concurrents tel Abdullah Gül, ou parfois plus brutalement comme ce fut le cas avec Fethullah Gülen, un ancien compagnon, mais qui était devenu au fil du temps un adversaire gênant… Des journalistes et intellectuels, plutôt gauchisants, ont aussi servi d’idiots utiles en soutenant Erdogan contre les militaires.

Erdogan a commencé par mettre la pression sur les militaires, et notamment le Conseil de Sécurité nationale, le véritable maître du pays. Il a utilisé pour cela l’UE comme un levier de pouvoir.
Erdogan a réussi partiellement, mais le MGK est toujours actif et les lignes rouges à ne pas dépasser sont toujours tracées par l’État-Major, constituant de facto un État dans l’État. L’une de ces lignes rouges, c’est la question kurde.

Erdogan, fort de sa popularité, et en raison de l’absence de réaction de la part de l’UE, a restreint les libertés publiques dans tous les domaines, ceci grâce à un double langage que nous pouvons qualifier d’« islamo-kemaliste ». À usage interne, ce discours est destiné à la population réceptive aux thèses islamistes et nationalistes. Pour l’extérieur, c’est un discours libéral conforme aux attentes de l’UE.

Or, l’observateur attentif aperçoit le lent mais inexorable glissement de la société turque depuis une dizaine d’années vers l’idéologie des Frères musulmans dont l’AKP est l’émanation. Quelques quartiers d’Istanbul ainsi qu’une certaine élite représentant au mieux 2 % que de la population, ne doivent pas cacher que l’immense majorité du pays s’éloigne de plus en plus du mode civilisationnel européen.

La brutale répression du mouvement populaire du Parc Gezi à Istanbul en juin 2013 ; l’épuration des journalistes critiques envers le gouvernement qui s’en est suivie ; les brutalités policières allant du simple harcèlement aux menaces de mort ne furent que peu ou pas du tout relayés par les médias français. Le 26 novembre, deux journalistes du quotidien turc Cumhuriyet, dont le rédacteur en chef Can Dündar, qui avaient publié des preuves accablantes de livraison d’armes par les Services secrets turcs à Daech, ont été arrêtés et emprisonnés. Le 28 novembre l’avocat Tahir Elçi, figure modérée de premier plan de la cause kurde, a été assassiné en pleine rue à Diyarbakir.

Voici en résumé le tableau actuel d’un pays pour lequel la question se pose de savoir s’il peut être ou non un allié fiable, un “rempart”, contre l’État Islamique…
A suivre…

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