« Les Grecs » auraient-ils trop lu Gide ?

Quelques semaines après le désastre de 1940, le dessinateur Sennep publiait, à la une du Figaro replié à Lyon, une caricature qui faisait froncer les sourcils de la censure. On y voyait un vieux paysan pousser laborieusement sa charrue attelée d’un gros cheval de labour dans les sillons d’un champ sur lequel se couchait le soleil. « Eh oui », lui disait, pensif et penaud, un autre « cul-terreux », comme on disait à l’époque, qui le regardait faire, « nous avons trop lu Gide ! »

C’était un des thèmes forts de la propagande de la révolution nationale en marche, et du maréchal Pétain en personne, que l’esprit de jouissance l’avait emporté sur l’esprit de sacrifice et que les forces vives et le moral de la France s’étaient dissous dans l’immoralisme de ses écrivains, de ses penseurs, de ses élites, au premier rang desquels figurait le scandaleux et illustrissime auteur des Nourritures terrestres, des Caves du Vatican et de Corydon parle.

Les Grecs auraient-ils eux aussi abusé des romans de Gide ou de quelque drogue du même genre et en subiraient-ils la juste punition ? Il n’est éditorialiste libéral, moraliste de comptoir ou commentateur de l’actualité qui ne reprenne ces derniers jours l’antienne à la mode et n’accable de condamnations un peuple qui serait coupable avant d’être victime et donc puni par où il a péché. « Les Grecs », ces dernières années, « les Grecs », depuis des décennies, « les Grecs », de toute éternité auraient grassement vécu en parasites sur le dos de la collectivité, de l’État, puis de l’Union européenne. Punir « les Grecs », leur faire rendre gorge, exiger le remboursement (avec intérêts, quand même) de ce qu’ils ont indûment perçu, amassé ou dissimulé ne serait que justice. Voire…

« Les Grecs » seraient-ils plus responsables que « les Français », de la déplorable gestion de leurs finances, de leur économie, de leur pays par des politiciens incapables, corrompus et clientélistes ? Faut-il attribuer à tous les Grecs l’accumulation d’une dette publique insensée que ne cesse de grossir l’aide si généreuse des banques et des États de la zone euro ? Aléxis Tsípras, porté au pouvoir par l’écœurement et la colère populaires, et spectaculairement conforté par le résultat du référendum de dimanche, est-il l’auteur du désordre dont il est l’héritier ?

Que la fraude et l’évasion fiscale soient devenues un sport national dans un pays où le mauvais exemple depuis toujours est venu d’en haut, que toute l’organisation administrative, sociale et tout bêtement cadastrale du pays soit à revoir, qui en doute ? Mais est-ce aux Grecs qu’il faut s’en prendre ou à des Grecs ? C’est quoi, la Grèce, aujourd’hui, sinon un champ de ruines et de désolation au-dessus duquel volent les corbeaux de la « Troïka » ? De quelle argile sont faits, comment sont informés les ricaneurs bien au sec qui vont répétant que « les Grecs » n’ont que ce qu’ils méritent ? Savent-ils qu’un tiers de la population vit en dessous d’un seuil de pauvreté pourtant fixé bien plus bas que chez nous, qu’un quart de la population active est au chômage, que le salaire moyen est deux fois inférieur à notre SMIC dans un contexte où les prix (exception faite de ceux du logement) sont comparables aux nôtres ?

Est-ce aux profiteurs – car il y en a -, aux margoulins – car il y en a -, aux fraudeurs – et Dieu sait qu’il y en a – que s’en prennent les tout-puissants eurocrates qui prétendent imposer leur loi à un peuple souverain, qui n’ont cessé de l’enfoncer sous couleur de l’aider et qui font subir aux innocents le châtiment que s’entendent à éviter les malins ? Si l’Union européenne avait conditionné la poursuite de son aide financière à la Grèce à un programme contrôlé d’éradication de la corruption et de la fraude fiscale et à une juste taxation de l’Église orthodoxe et d’armateurs qui le sont moins, on n’y trouverait rien à redire. Mais ce qui était demandé à MM. Tsípras et Varoufákis, incarnations du mal contagieux qu’est aux yeux des libéraux de Bruxelles une politique de justice sociale et redistributive, c’était de réduire encore des salaires et des pensions déjà misérables, de doubler la TVA sur le seul secteur prospère d’un pays en faillite (à savoir le tourisme), bref, de faire payer encore une fois au grand nombre l’ardoise qu’a laissée s’accumuler l’oligarchie.

« Les Grecs », j’entends par là ceux d’entre les votants – plus de la moitié – qui ont répondu « non » aux propositions de l’Union européenne, savaient que ce qui est en jeu dans le litige qui les oppose aux superpuissances supranationales n’est rien de moins que leur indépendance, leur liberté et leur dignité. Ils étaient parfaitement conscients de ce qu’ils faisaient et du risque qu’ils prenaient. Sous les yeux des observateurs du monde entier, ils ont sauté dans l’inconnu. On n’a peur de rien lorsque l’on n’a plus rien à perdre.

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