Accueil Editoriaux Les germes du scandale de l’affaire Lambert : l’opinion des juges minoritaires
Editoriaux - Justice - Société - 9 juin 2015

Les germes du scandale de l’affaire Lambert : l’opinion des juges minoritaires

Cinq noms, cinq juges de la Cour européenne des droits de l’homme, cinq puissantes plumes, cinq voix discordantes ont accolé leur opinion à la décision rendue dans l’affaire Lambert. Cette opinion est « dissidente », minoritaire : elle s’oppose à la décision de la Cour mais elle n’y change rien ; le sort de est à présent entre les mains des remplaçants du Dr. Kariger.

Ces cinq juges ne se sont pas seulement désolidarisés de la décision rendue, ils ne s’y sont pas seulement opposés ; le désaccord est profond, fondamental et la protestation salutaire. Tout leur courage, toute l’audace de ces juges et tout leur poids y sont contenus. Ils rappellent solennellement la Cour à son serment : cette Cour européenne se voulait la « conscience de l’Europe » ; or, en prononçant sa décision sur l’affaire Lambert, en trahissant les plus hautes valeurs morales ou éthiques, cette Cour s’est elle-même destituée.

Ce texte n’est pas une simple opinion, c’est un manifeste. Un manifeste pour la vie. Non pas le manifeste de ceux qui voudraient voir maintenue ou prolongée la souffrance des personnes en fin de vie. Ce n’est pas le texte de jusqu’auboutistes, d’extrémistes qui seraient absolument contre l’euthanasie. C’est un texte digne de ceux de la Renaissance ; un texte ficelé pour la postérité qui, on peut le parier, affrontera sereinement les siècles comme un apogée de la pensée libre et à contre-flots.

Mais c’est aussi une des charges judiciaires les plus violentes qui ait jamais été écrite en langue française.

Vincent Lambert est vivant ; il n’y a aucun doute à cela. Il peut respirer seul. Il se nourrit. Il n’a laissé aucune directive : les faits sur lesquels la Cour et notre Conseil d’Etat se sont basés sont controversés et incertains. Au contraire, en survivant à l’effrayant arrêt d’alimentation infligé pendant 31 jours, lors du premier référé, Vincent Lambert a témoigné, au prix d’un terrible surcroît de souffrances, d’une « force intérieure l’appelant à se battre pour rester en vie. Nul ne sait quelle est cette force de vie. » Aucune Cour au monde ne saurait permettre un arrêt d’hydratation et de nourriture « de manière à (…) affamer jusqu’à la mort ».

Plus grave, ces cinq juges s’interrogent comme s’ils avaient perçu les intentions réelles des autorités françaises, sans que ces dernières n’aient eu le courage de les formuler. Pourquoi la France n’intervient-elle pas pour « protéger la vie » de Vincent Lambert ? Pourquoi le transfert de ce dernier dans une clinique spécialisée a-t-il « été bloqué par les autorités » ? « Des considérations financières ? Aucune n’a été avancée en l’espèce (…) Ou est-ce parce qu’il n’a plus d’utilité ou d’importance pour la société, et qu’en réalité il n’est plus une personne mais seulement une « vie biologique » ? Terribles questions, n’est-ce pas ?

Il me reste enfin à conjurer chaque lecteur de lire le plus attentivement du monde la courte opinion signée par ces cinq juges [PDF]. Ces cinq noms viennent d’Azerbaïdjan, de la République Slovaque, de Georgie, de Malte et de la République Moldave. Les voici : Khanlar Hajiyev, Ján Šikuta, Nona Tsotsoria, Vincent A. de Gaetano, et Valeriu Griţco. Aucun n’est français. Sur ce chapitre, ils sont la résistance européenne aux coups de boutoirs du « progressisme ».

À lire aussi

Double peine : entre état de droit et état de guerre

Le débat sur la « double peine », c’est l’énième hoquet soubresautant notre classe politiq…