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Le génocide du peuple arménien, trois mouches et Pierre Nora

Le 24 juin dernier, la commission de la culture du Sénat auditionnait M. , directeur d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales, membre de l’Académie française, afin qu’il donnât son avis sur la réforme des programmes d’histoire du collège dans le cadre d’un projet de réforme conduit par le ministre de l’Éducation Mme Najat Vallaud-Belkacem.

M. Nora s’oppose, naturellement, en cohérence avec ses prises de position antérieures, à la proposition du Conseil supérieur des programmes d’inclure la question du génocide des Arméniens dans le thème plus général de la Première Guerre mondiale. Réitérant, donc, à cette occasion son opposition de principe à toute “ingérence du politique dans la qualification du passé. [Car] en démocratie, l’histoire appartient aux historiens.”

Maintes fois entendu, cet argument n’en demeure pas moins fallacieux puisque le politique a déjà cru bon de s’ingérer dans le débat historique par le truchement de la loi Fabius-Gayssot qui interdit toute relecture critique de cet autre génocide reconnu par la France (à l’instar du génocide du peuple arménien), celui des juifs, lors de la Seconde Guerre mondiale. Or, M. Nora s’insurge contre la perspective de « gayssotiser » la question du génocide arménien, rappelant que “la loi Gayssot de 1990 pénalise [elle] la négation de crime contre l’humanité” ! Étrange raisonnement. Les massacres de masse, les marches de la mort à travers les steppes arides de l’Anatolie orientale et le désert syrien ne sont-ils pas qualifiables également de crimes contre l’humanité ? M. Nora raisonne en dépit de la reconnaissance, par la France, de l’incontestable volonté génocidaire des révolutionnaires Jeunes Turcs.

Si M. Nora était allé au bout de sa logique, celle déniant à l’État, et à juste titre, un droit d’ingérence exorbitant dans la recherche historique, il eût dû demander simultanément l’abrogation de la loi Fabius-Gayssot pénalisant la négation de l’Holocauste. La France ayant reconnu, par la loi du 29 janvier 2001, le génocide des Arméniens, il s’agit dès lors soit de punir la négation des deux génocides sans distinguo rhétorique, soit lever totalement l’interdiction faite aux savants et érudits de relire, voire réviser, des événements historiques, aussi douloureux soient-ils. Notons que la promesse des présidents Sarkozy et Hollande de mettre sur le même plan ces deux tragédies majeures du XXe siècle a été une première fois rejetée par le Conseil constitutionnel en 2012… suite à la bataille acharnée d’opposants, dont l’un des chefs de file était M. Nora lui-même.

Cette opposition frontale de la part d’un homme aussi éminent que M. Nora se retrouve intacte, inentamée dans ses préconisations et recommandations aux programmes scolaires d’enseignement de l’histoire. Au-delà de la perplexité, une telle persévérance ne peut que susciter un certain malaise.

Pierre Nora, président de la 14e édition des « Rendez-vous de l’Histoire », président de l’association « Liberté pour l’Histoire » et membre de l’Académie française, avait déjà, le 12 octobre 2011, en direct sur France Inter, exposé sa thèse différentialiste quant aux différents génocides du siècle passé… Considérant la Shoah et le génocide des Tutsis comme incontestables, il avait ajouté de façon totalement sidérante : “Si vous écrasez trois mouches, on peut aussi vous parler d’un génocide.” Les descendants des rescapés de 1915 et 1916 auront apprécié.

Au final, l’académicien qui se dit non spécialiste de “l’affaire (sic) arménienne”, mais qui endosse les habits d’expert devant une commission sénatoriale, est-il crédible ? M. Nora est-il d’ailleurs tout à fait conscient qu’il s’exprime et agit dans le même registre négationniste que l’État turc ?

En cette année 2015, les Arméniens en France et dans le monde commémorent le centième anniversaire du génocide dans la pensée de leurs parents et grands-parents emportés par la tourmente de ce Grand Crime (Medz Yeghern). Il conviendrait, aujourd’hui, à ne pas ajouter à l’insulte de leur mémoire l’injure faite à la vérité.

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