“Le fait que Gauchet signe dans Éléments montre que les clivages se fissurent”

François Bousquet présente la revue Éléments, publication à la fois vénérable, puisqu’elle a 40 ans d’âge, et rajeunie, avec l’arrivée récente de jeunes plumes. Le dernier numéro – qui comprend un entretien exclusif avec Marcel Gauchet – est consacré à la fin du clivage gauche-droite, auquel se substitue une opposition entre la France d’en haut et la France d’en bas, les identitaires (de droite et de gauche) contre les “uniformitaires”.

Un nouveau numéro d’Éléments vient de sortir. Vous titrez “Les insoumises contre la pensée unique”. Ce sont donc des femmes qui s’opposent à la pensée unique.

Qu’est-ce qu’on trouve dans ce dossier et qui sont ces femmes ?
On part d’abord du principe qu’on observe, depuis une dizaine d’années, un foisonnement de jeunes intellectuels conservateurs, un peu à gauche, et beaucoup à droite. Ils sont très sceptiques de l’idéologie progressiste et de l’avenir radieux. Cette génération de conservateurs assume son conservatisme. Il s’agit d’un conservatisme décomplexé mais pour autant pas caricatural, c’est-à-dire ni empaillé ni fétichisé, à l’articulation de la continuité et du changement.
Quand on se plonge dans ce continent, dans cet archipel de la pensée conservatrice, on se rend compte qu’il y a une surreprésentation de femmes. Peut-être assiste-t-on à l’éclosion d’une nouvelle génération féminine d’auteurs conservateurs.
Vous connaissez peut-être le titre du livre de Jean-Paul Besset: Comment cesser d’être progressiste sans devenir réactionnaire. Besset, conseiller de Hulot, était un troskiste. Il ne pouvait jamais se reconnaître dans le conservatisme, et encore moins dans la réaction.
Ça n’est pas le cas des jeunes femmes que nous avons interrogées. Elles ne sont en aucun cas réactionnaires, ou ne se définissent pas comme telles, mais conservatrices de fait, elles le sont et l’assument.
Les unes viennent de la gauche et se réclament de Michéa, de George Orwell, de la défense commune, ce qu’on a appelé l’anarchisme conservateur. Les autres sont dans une filiation des grands auteurs chrétiens de Charles Péguy à Gustave Thibon en passant par Georges Bernanos. D’autres encore viennent du vieil humanisme européen.
Elles ont toutes entre 25 et 40 ans et se réclament des grands aînés, et en particulier d’Elisabeth Lévy. Elles ne se retrouvent pas dans la phraséologie émancipatrice de l’école féministe, mais émancipées, elles le sont, pour autant, du prêt-à-penser médiatique et du politiquement correct.
On a appuyé notre dossier sur le dernier livre de la philosophe Bérénice Levet, Le Crépuscule des idoles progressistes, pour faire débattre et se faire rencontrer plusieurs femmes : Natacha Polony, qu’on ne présente plus (Europe 1, Le Figaro, Polonium, et Paris Première), Eugénie Bastié (revue Limite, Le Figaro), qui est la benjamine et qui n’a que 25 ans, la romancière Solange Bied-Charreton, et enfin Ingrid Riocreux qui a signé il y a un an un livre remarquable, La Langue des médias, un décryptage de la langue médiatique. Et on les a fait débattre.
Enfin, on a clos ce dossier avec un entretien avec Marion Maréchal-Le Pen sur la guerre culturelle, la nécessité du combat culturel. C’est un entretien assez dense.
On aurait pu interviewer d’autres femmes. Je pense notamment à la cinéaste Cheyenne Carron ou à Charlotte d’Ornellas. Ce sera pour une prochaine fois.
J’invite tous les lecteurs de Boulevard Voltaire à se plonger dans ce dossier pour vérifier une fois de plus que peut-être il y a un substrat conservateur qui relève de l’ADN féminin et de cette pensée conservatrice qui était là au XIXe siècle et qu’on observe au XXe siècle également. Aujourd’hui, il y a une efflorescence d’auteurs, un renouveau. On a voulu essayer d’en prendre la température.

À l’inverse de cette vague conservatrice, il y a l’élection d’Emmanuel Macron. Vous lui consacrez aussi plusieurs pages dans ce dossier. Pour en dire quoi finalement ?

Dans tous les cas, on a sous-estimé Emmanuel Macron. Après l’hyperprésidence de Nicolas Sarkozy et l’hypoprésidence de François Hollande, on croyait avoir à faire à une uberprésidence d’Emmanuel Macron. On attendait l’uberprésidence que sa campagne annonçait parce que En marche! est une start-up et lui-même est une créature et l’enfant de la commission Attali. C’est la créature de la société liquide.
Mais il nous surprend de fait aujourd’hui. Peut-être qu’il n’est pas liquide, peut-être est-il solide. Son l’éloge de la verticalité, son éloge de la sacralité, le fait qu’il nous dise que depuis 1793 et la mort de Louis XVI le siège du pouvoir en France est inoccupé, tout cela nous intrigue.
Nous avons sollicité les avis autorisés et avisés du politologue Guillaume Bernard qui vient de sortir un livre très intéressant, La guerre des droites aura bien lieu, sur le mouvement dextrogyre, un retour vers un conservatisme, du reste.
On voulait essayer d’aller au fond des choses, mais peut-être que c’est prématuré, c’est sûrement prématuré d’ailleurs. Mais on voulait essayer de dégager la vraie nature d’Emmanuel Macron qui s’annonce d’ores et déjà comme un adversaire redoutable.

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