Monsieur,

Vous venez de retrouver « votre » fauteuil de Président de la Polynésie française.

À des milliers de kilomètres de Papeete, cette élection (la cinquième si je compte bien..) est d’autant plus incompréhensible si l’on considère votre bilan économique et politique d’un côté, votre casier judiciaire et moral de l’autre.

Bien entendu, il est facile de critiquer à distance. Je suis le premier à me méfier des « on dit ». Je me fie plus volontiers aux « on voit ». Alors je suis allé chez vous. Et j’ai vu. Des responsables politiques, des magistrats, des avocats, des hommes d’affaires. J’ai passé du temps, surtout, avec de simples Polynésiens de la rue et de la mer, qui m’ont tous frappé à la fois par leur infinie gentillesse et par leur grande résignation devant la façon dont ils sont administrés.

Depuis tous ces années, à défaut d’avoir inventé un véritable modèle de développement pour cette « extrême France », vous avez fait montre d’un savoir-faire inégalé, entre chantage à la bombe et chantage à l’autonomie, pour attirer chez vous… des subventions.

L’essentiel, on le sait, est allé dans les poches des élus en général et des vôtres en particulier, comme le rappelait il a encore quelques mois une très belle enquête du journal Le Monde. Pour le reste, trop peu a été fait, et probablement trop tard. Aujourd’hui, le tourisme explose partout dans le monde mais s’effondre à Tahiti. Les hôtels de luxe ferment les uns après les autres. Les grands paquebots de croisière fuient vos côtes et vos lagons. Même vos perles fermières ont été mal gérées. L’économie du Paradis est en train de devenir un enfer. Elle ne tient plus que grâce au secteur public et aux fonctionnaires. Comme en Afrique, il ne reste qu’un seul espoir et il est chinois. Chez vous aussi, l’avenir a les yeux bridés.

S’il voulait composer un nouveau tube, Hervé Vilard pourrait chanter « Tahiti, c’est fini ! » Que se passe-t-il donc ? Trop loin disent les uns. Trop cher disent les autres. Trop corrompu disent-ils tous. Sur place, plusieurs de vos compatriotes ont à peu près la même analyse : « La catastrophe, c’est 50 % à cause de la crise, 50 % à cause de l’incompétence et de la corruption de nos élus. »

La Coup des comptes, elle, a toujours eu tendance à survaloriser votre contribution personnelle. Elle n’a cessé de dénoncer avec force détails votre « administration parallèle » et vos « dérives financières ». Difficile d’être plus clair.

Difficile aussi, dans ces conditions, de ne pas revenir, encore et encore, à votre « casier », à votre caisse même, aussi longue et exotique qu’un inventaire à la Prévert : détournements de fonds publics avec prise illégale d’intérêts, marchés truqués, faux et usage de faux, trafics d’influence, corruption active, intimidations en tous genres. Jusqu’aux soupçons de meurtre sur le fameux « JPK », le journaliste Jean-Pascal Couraud, surveillé par votre propre milice, probablement pour son bien, jusqu’à sa disparition comme par magie en 1997…

Multi-condamné et multi-récidiviste, on retiendra surtout que vous êtes multi-ressuscité. Là encore par magie. Alors qu’en métropole, la seule menace d’une mise en examen se traduit par un branle-bas de combat politique, il provoque chez vous la réaction inverse. Plus c’est gros et plus ça passe. À part quelques semaines en prison, vous avez réussi à échapper systématiquement à tout. Aussi gluant qu’une anguille du Pacifique. Faut-il rappeler que vous êtes aujourd’hui l’élu le plus condamné de France ? La honte de la République. Ma honte.

Comme tout le monde, évidemment, je comprends — même si je ne l’excuse pas — que les hommes fautent parfois. (Après tout, « que celui qui n’a jamais pêché me jette la première pierre… »). Personne ne peut comprendre en revanche qu’ils le fassent à votre rythme, avec autant de désinvolture, aussi systématiquement, depuis si longtemps et avec une telle impunité.

Personne, en effet, ne peut comprendre que la République non seulement vous laisse faire, mais continue de se déshonorer en vous honorant. Car vous êtes toujours, jusqu’à preuve du contraire, « double chevalier », de l’ordre national du Mérite et de la Légion d’honneur. (Je ne parle même pas du ridicule d’être décoré Grand Croix dans l’ordre que vous avez vous-même créé : l’Ordre de Tahiti Nui…)

Naïf comme beaucoup, je comprends encore moins qu’il y ait encore le moindre électeur, grand ou petit, pour vous élire encore Sénateur ici, Président là-bas. Confortant votre palmarès quasi-insurpassable au sein de la triste écurie des repris de justice réélus (ou qui l’auraient été s’ils s’étaient représentés ou s’ils n’étaient pas mort). Je parle des Jacques Mellick, Jacques Médecin, Patrick Balkany ou, plus près de nous, bien sûr, Jérôme Cahuzac.

Victor Hugo écrivait fort justement : « Souvent, la foule trahit le peuple. » Avec le recul, nul doute qu’il aurait complété la phrase : « Parfois, la démocratie trahit les deux. » Je ne parle pas de cette démocratie « à la grecque » (l’ancienne, bien entendu…), toujours fantasmée, mais de cette démocratie « moderne » et quotidienne qu’il faudra bien réformer ou remiser tellement elle est fatiguée, épuisée même, à bout de souffle, et dans laquelle on ne sait plus si ce sont les élus qui tirent les électeurs vers le bas ou le contraire.

En guise de consolation et en attendant que la justice suive son cours en général et le vôtre en particulier, au moins êtes-vous pour moi, pour nous tous, un vrai exemple : l’exemple à ne pas suivre.

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