Les mots perdent leur sens. Faute d’avoir été correctement définis ou parce qu’ils ont été trop employés ou mis à toutes les sauces par paresse ou idéologie.

Quand je lis que, sur Twitter, Pierre Bergé a accusé François Fillon de préparer "une pétainiste", il faut croire que le premier a perdu la raison ou que l’invocation de Pétain est devenue une sorte d’insulte à tout salir qui n’a plus aucun rapport avec la cible qu’on attaque.

La gauche, la droite, le progressisme, le , la réaction, le libéralisme, autant de concepts que l’Histoire et la pensée politique ont façonnés au fil des années mais qui ne sont plus opératoires : ils ne permettent plus immédiatement, pour ceux auxquels ils s’adressent, de savoir à quoi ils font référence et de connaître leur substance. Est-ce, par exemple, celle d’hier ou celle d’aujourd’hui ?

J’y ai songé quand, passant devant un kiosque, j’ai lu une publicité relative à une déclaration d’Alain Juppé : "Je veux une France moderne".

S’il est une notion ambiguë qui mêle le pire et le meilleur, c’est bien celle de modernité. J’éprouve, quant à moi, un malaise devant les hommages un peu mécaniques rendus à la modernité, au futur, aux (paraît-il) inéluctables progrès portés dans les flancs de l’avenir.

S’il ne s’agissait que d’aspirer à la construction et à la mise en œuvre, dans tous les domaines, d’une matérialité chaque jour plus avancée, plus performante, pourquoi pas ?

En même temps, cette modernité qui bouleverse, enrichit, facilite notre quotidienneté est aussi ce qui, sur certains plans, rend inconcevable, désespérément impossible tout lien authentique avec les richesses du passé. On a Internet, certes, mais si on peut avoir, dans la seconde, mille savoirs éclatés, la véritable connaissance, avec ce qu’elle implique de culture personnelle et approfondie, est battue en brèche, voire reléguée. On a les moyens techniques pour lire davantage demain, et sur des supports de plus en plus perfectionnés, mais la passion de lire, le goût de la littérature sont inscrits dans le passé.

Il y a donc une modernité qui nous offre une forme, des configurations inédites qui ont sans doute pour effet de remplacer le véritable désir et le compagnonnage de qualité par une apparence à la mode et toujours en recherche de nouveauté technique ou sociétale.

C’est sur un autre registre, beaucoup plus important, que le culte du modernisme me semble sinon contradictoire, du moins à questionner profondément par rapport au souci de la droite et parfois d’une gauche lucide et responsable de restaurer des territoires, des rigueurs, des comportements, un mode de vie, des pratiques, des vertus, un savoir-être singulier et collectif enfouis dans le passé mais prêts à ressurgir si un pouvoir voulait bien considérer qu’hier est à portée de main et de courage. Cette volonté, cette tendance imposent au moins qu’on ne soit pas tellement obnubilés par l’avenir qu’on laisse volontiers dans l’oubli, l’indifférence ou le néant, parce que dépassées, inutiles, désuètes, des excellences culturelles, éducatives, institutionnelles, politiques, morales qui ne doivent pas faire l’objet d’une nostalgie mais d’un retour.

Pour ma part, être réactionnaire me semble se caractériser précisément par ce refus d’être étouffé par demain au seul prétexte qu’il serait demain et cet acharnement à ne pas laisser se perdre un capital singulier et collectif.

Je suis désarmé, stupéfait quand on célèbre, presque par réflexe, une France moderne quand toutes mes fibres me projettent dans le progressisme du passé, nos regrets dans le pays si proche, si lointain. Tout ce qu’on a perdu, qui est oublié, qui serait mort et que pourtant, comme la belle au bois dormant, un président de la République hors du commun pourrait réveiller, faire revivre.

Extrait de : Le progressisme du passé…

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