Le français tel qu’on le massacre

On s’est beaucoup ému, et ici même, de l’annonce, par les soins du ministre de l’Éducation nationale (!), de l’entrée en vigueur d’une « réforme » – plus exactement d’une simplification – de l’orthographe, concoctée il y a un quart de siècle par un quarteron d’écrivains et de grammairiens « progressistes » dont le projet, alors soutenu par un gouvernement qui voulait mettre plus de démocratie dans l’empire du lexique, dormait paisiblement dans des cartons dont il n’aurait jamais dû sortir. Cette émotion, on peut même dire cette révolte, est une excellente réaction.

Certains, dont on attendait plus de combativité, se sont défilés sous de mauvais prétextes. D’autres problèmes, plus graves et plus urgents – faisaient-ils valoir -, nous assaillent et nous obsèdent. Certes, mais dans d’autres domaines. Quelle que soit la conjoncture sociale, nationale ou internationale, en temps de paix comme en temps de guerre, la défense et l’illustration de notre langue, de sa qualité, de sa correction, de sa pérennité, sont ou devraient être l’affaire et le combat de tous.

Le mot de « progrès » a-t-il un sens, lorsqu’il est question de langue ? Entendons-nous. Ce fut un immense progrès, dans l’histoire de notre pays, au début du XVIIe siècle, que la prise en main et en charge du français dont la forme, l’orthographe, l’évolution étaient jusqu’alors abandonnées pour le meilleur comme pour le pire, à l’improvisation, à l’inventivité, à la plus aimable mais aussi à la plus incontrôlable des fantaisies, à tous les caprices du hasard.

L’honneur en revient aux lexicographes qui, de Furetière à Larousse, Littré et leurs continuateurs, ont tenu le grand livre du vocabulaire, du bon usage, de ses enrichissements, de ses apports, de ses évolutions, aux érudits qui, de Vaugelas à Bescherelle et Drillon, ont codifié et expliqué les règles et les lois de la grammaire, et bien sûr aux écrivains qui, de Malherbe à Giraudoux et Valéry, en passant bien entendu par Voltaire et Anatole France, ont gardé sa limpidité, sa transparence, son élégance à notre langue et assuré, ainsi, sa permanence. C’est à eux que nous devons cette exceptionnelle continuité qui fait que, si grands soient-ils, tous les auteurs antérieurs à l’époque classique nous sont devenus partiellement étrangers, que Chrétien de Troyes, Villon, Rabelais ou Montaigne doivent nous être traduits, mais que nous parlons encore ou du moins comprenons comme s’ils étaient nos contemporains Molière, Corneille, Racine, Montesquieu, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Zola, Jules Romains, Alain, Camus… C’est grâce à eux que le français a échappé au misérable destin qu’ont connu le latin ou le grec. Ceux qui ont eu la chance et le bonheur d’apprendre et de pratiquer ces langues « mortes » sont à même de mesurer la différence de qualité, de pureté, de beauté, d’harmonie, de correction entre Cicéron, César, Salluste, Virgile et saint Augustin, Sidoine Apollinaire ou Fortunat, entre Platon, Aristote, Thucydide, Démosthène et Lucien de Samosate ou Clément d’Alexandrie.

Grâce à eux et aux maîtres (comme on disait, avec le respect qui leur était dû), aux instituteurs, aux professeurs qui avaient la mission de conserver et de transmettre intact, dans sa forme (la langue) et dans son contenu (la littérature), de génération en génération, le patrimoine immatériel qui leur était confié.

Le niveau de complexité du français serait-il plus élevé qu’il y a un siècle, et cette évolution justifierait-elle une révision de normes trop contraignantes pour être applicables sans nuire à notre compétitivité ? Serait-ce la raison pour laquelle, alors qu’il fallait maîtriser les temps, les modes, les accords et l’orthographe pour être reçu au certificat d’études, on ne s’étonne plus de leur méconnaissance par d’honorables diplômés de l’enseignement supérieur, titulaires de la licence, du master et autres « bac plus 10 » ? Non, bien entendu. Ce n’est pas le niveau de la difficulté qui a augmenté, c’est le niveau de l’exigence qui ne cesse de baisser.

Comment pourrait-on attendre et obtenir de maîtres qui n’ont pas reçu une formation adéquate qu’ils inculquent à leur élèves ou à leurs étudiants une science et une discipline qu’ils ne connaissent ou ne pratiquent pas, et cela alors que les horaires consacrés à l’apprentissage et à la maîtrise du français n’ont cessé de se réduire ? Technocrates, bureaucrates, médiacrates, hommes politiques, journalistes, présentateurs de radio ou de télévision, enseignants même ont en commun de maltraiter, de malmener, de massacrer le merveilleux outil que leur ont légué nos ancêtres. Gardiens du trésor, ils le dilapident. Une réforme s’impose. Ce n’est pas exactement celle que prône Mme Najat Vallaud-Belkacem.

À lire aussi

Dominique Jamet : “Les Français apprécient chez François Mitterrand la bonne tenue, contrairement à Macron”

Imprimer ou envoyer par courriel cet articleUn récent sondage place François Mitterrand me…