La question des « réfugiés » agite à juste titre les opinions européennes. Pourtant, beaucoup font valoir qu’un million de « déplacés » vers un continent qui compte plus de 500 millions d’habitants, ce n’est quand même pas la mer à boire. Surtout comparé à un Liban qui a déjà accueilli près de deux millions de « migrants », alors qu’il compte à peine cinq millions d’habitants. Argument convaincant ?

D’abord, il serait facile de montrer qu’accueillir aujourd’hui à bras ouverts un million de nouveaux arrivants, c’est faire savoir par avance qu’on est prêt à en accueillir dix fois plus demain, vingt fois plus après-demain. Il serait facile aussi de montrer que sur ces 500 millions, beaucoup ne se sentent déjà plus Européens. Mais en fait, tout raisonnement qui ramène le problème à une simple question de chiffres est vicié dès le départ.

Raisonner sur des abstractions numériques, c’est ce que fait le patronat, qui sait que l’immigration coûte cher au secteur public, mais rapporte beaucoup au secteur privé. « L’humanitaire réduit les migrants à leur dénuement et le patronat, à leur force de travail », remarquait récemment Alain Finkielkraut. L’immigration est l’armée de réserve du capital, on l’a vu plus que jamais ces jours-ci en Allemagne. On y manque de main-d’œuvre ? Pas de problème, on va faire venir des Turcs pour occuper les postes que n’occuperont pas les Allemands. Turcs ou Allemands, ce sont toujours des hommes, n’est-ce pas ? Les Turcs, en quelque sorte, sont des Allemands comme les autres ! Or, c’est bien là le problème. Pour l’idéologie dominante, qui ne veut connaître que des « êtres humains », un million de Turcs, un million de Chinois, un million de Scandinaves, un million de Nigérians, c’est toujours un million. Que ces différents millions soient aussi porteurs de différentes cultures, que le mélange des cultures n’aille pas toujours de soi, que des pathologies sociales puissent résulter de la coexistence forcée de populations différentes, ne compte pour rien. Les hommes sont considérés comme étant pour l’essentiel tous les mêmes : quand on dit qu’ils sont tous égaux, on sous-entend qu’ils sont identiques.

Mais pourquoi la plupart des pays européens s’obstinent-ils à vouloir accueillir toute la misère du monde, alors que tous les sondages montrent que les populations autochtones n’en veulent plus (et n’en peuvent plus) ?

Précisément parce que les élites dirigeantes sont acquises à l’idéologie que je viens de décrire, qui tient les différences culturelles pour peu de choses. Seuls font exception les dirigeants de certains pays de l’Est, qui ont fini par réaliser que le libéralisme occidental est plus destructeur d’identités collectives que le communisme dont ils sont heureusement sortis. Les autres pensent que les hommes sont interchangeables, qu’ils sont indéfiniment substituables les uns aux autres. Leur idéal, au fond, c’est l’homme hors-sol, l’homme de partout et de nulle part, l’homme dépouillé de toutes les caractéristiques qui lui sont propres. L’homme neutre ou trans : transfrontalier, transnational, éventuellement transsexuel. Pour reprendre les termes de Pierre Manent, ils croient que « l’Europe n’est qu’une plaine immense et vide, un espace qui doit s’organiser selon le principe exclusif des droits de l’homme considérés comme les droits de l’individu particulier sans aucune attache collective » (Causeur, octobre 2015). Alors qu’« une culture qui se renonce ou se dénonce ne peut pas intégrer » (Régis Debray), ils prônent un vivre ensemble fondé sur le dépouillement et l’oubli de soi.

Ce qui leur permet de criminaliser ensuite ceux qui ne reconnaissent plus le pays où ils vivent, qui se sentent étrangers chez eux et qui s’inquiètent pour l’avenir – sans pour autant tomber dans les raccourcis haineux, sans considérer nécessairement tout étranger comme un « envahisseur », sans nier la « misère du monde », sans refuser non plus le droit d’asile (qui n’est pas un droit d’être accueilli, rappelons-le, mais seulement un droit de demander à l’être).

Matthieu Slama a très bien résumé la situation en disant que « deux positions s’affrontent : d’un côté celle qui considère que les migrants font partie de la même humanité que la nôtre et qu’il faut donc les accueillir ; de l’autre, celle qui soutient que l’accueil des migrants met en péril la singularité culturelle des nations européennes ». D’un côté, l’universalisme des droits de l’homme, de l’autre l’idée que chaque homme est le produit d’une histoire particulière. Or, jusqu’à présent, c’est la première position qui l’a emporté. La seconde était celle de Claude Lévi-Strauss qui, en 1983, rappelait que la diversité des sociétés humaines « résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi […] Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différents ». Aujourd’hui, à une époque qui veut de la « diversité », mais une diversité sans différences, Lévi-Strauss serait tenu pour suspect. Ce n’est pourtant pas au nom du racisme qu’il parlait, mais de l’antiracisme bien compris.

L’Union européenne est déjà impuissante, paralysée et critiquée de toutes parts. Comment va-t-elle encaisser ce choc supplémentaire ?

L’Union européenne – la mal nommée – ne cesse d’entraîner la désunion de l’Europe. L’instauration de l’euro était censée rapprocher les différents pays européens. Elle n’a fait que dresser les pays pauvres et les pays riches les uns contre les autres. Il en va de même de la question des migrants, qui voit certains pays décider d’accueillir les nouveaux arrivants, tandis que d’autres érigent des murailles pour les empêcher d’entrer. L’Europe, confrontée à la nécessité de régler dans l’espace des lieux des problèmes nés dans l’espace des flux, n’en finit plus de se fragmenter. D’une crise à l’autre, sa désunion progresse à grands pas.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

24 octobre 2015

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