Il est de bon ton de critiquer l’ENA. Déjà, en 1964, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, pourtant eux-mêmes issus de l’École normale supérieure, accusaient les grandes écoles françaises d’être le repaire des « héritiers de la culture dominante ».

Ils ne sont pas les seuls à cracher dans la soupe. D’anciens énarques, qui n’auraient guère fait carrière sans passer par cette école, vont jusqu’à demander sa suppression. Ce fut le cas de Bruno Le Maire, lors de la primaire de la droite, qui estimait que cette école ne favorisait ni l’efficacité ni la mixité sociale.

Plutôt que de les suivre dans une dénonciation qui relève tantôt de l’idéologie tantôt d’une forme de snobisme, reportons-nous aux rapports du concours, qui en définissent l’esprit et précisent les attentes du jury, les qualités et les besoins des candidats.

Ainsi, le rapport 2016, qui vient d’être publié, s’il réfute les « considérations déclinistes » sur les compétences des candidats, souligne cependant une lacune importante : « La lecture et la compréhension du sujet posent encore problème à de trop nombreux candidats. » Ce défaut a été observé dans toutes les épreuves de dissertation.

Comment ne pas y voir, chez un grand nombre, le résultat, dans leur cursus scolaire et universitaire, d’un manque d’entraînement à l’exercice de la dissertation, si décrié, qui apprend à confronter les points de vue – non pas pour déverser un discours conformiste mais, au contraire, pour construire une démonstration personnelle ?

Plus généralement, le jury a voulu « créer une ambiance de bienveillance ». Ce qu’on ne peut qu’approuver. Mais la bienveillance doit-elle aller jusqu’à « relativiser l’importance de l’orthographe » en limitant à deux points au maximum les pénalités ? Le motif invoqué de cette indulgence ? L’orthographe serait un « marqueur social ». Nous y voilà !

On tombe, même à l’ENA, dans le travers qui pollue, en France, la politique éducative. Pour ne pas discriminer, sous prétexte de favoriser la mixité sociale, « pour pratiquer des recrutements innovants », selon les termes du rapport, on diminue les exigences. Au lieu de faire en sorte que tous les étudiants, quelle que soit leur origine et leur milieu socio-culturel, maîtrisent la langue française. À ce niveau de recrutement, c’est inquiétant !

Le rapport se soucie aussi de la parité au sein de la grande école : « Pour des raisons que le jury ne s’explique pas, les épreuves écrites ont éliminé davantage de candidates que de candidats au concours externe et au troisième concours. » À l’issue des épreuves orales, 35,5 % seulement de femmes sont reçues. Ira-t-on jusqu’à fixer, un jour, des quotas plutôt que de s’interroger sur les causes de ce phénomène pour chercher à y remédier ?

D’aucuns tireront de ce rapport des arguments pour supprimer le concours de l’ENA, qui serait inégalitaire. Ce serait oublier que le concours – il faut le répéter – est le moyen le plus sûr de lutter contre les privilèges, pourvu que soient levées toutes les barrières sociales et financières.

Il est légitime de s’interroger sur la formation la plus adéquate, dans la préparation du concours et durant les années d’école, ou sur la nature des épreuves pour recruter de hauts fonctionnaires, capables, non pas d’être les perroquets des préjugés technocrates, mais de réfléchir, d’innover, de prendre des décisions responsables.

Le concours de l’ENA peut évoluer : plutôt que de le supprimer, il faut en corriger les défauts. Surtout, garder à l’esprit que le concours, accessible à chacun selon son seul mérite, est le dernier rempart contre le favoritisme et le népotisme qui, malheureusement, sévissent déjà trop dans notre République.

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