Editoriaux - Justice - Santé - Société - 5 juin 2015

Faut-il laisser mourir Vincent Lambert ?

Victime d’un accident de la route en 2008, Vincent Lambert, aujourd’hui âgé de 38 ans, est tétraplégique et, semble-t-il, en situation végétative. Sa famille se déchire sur son sort. D’un côté, ses parents, un demi-frère et une sœur estiment qu’il doit rester en vie : pour eux, son cas ne relève pas de la loi Leonetti, qui proscrit “l’obstination déraisonnable du corps médical” et “la prolongation artificielle de la vie” du patient. De l’autre, son épouse, un frère, trois demi-frères, une sœur, une demi-sœur et un neveu ont donné leur accord pour qu’il soit mis fin à sa vie : il serait incurable et en aurait exprimé la volonté.

Début 2013, l’équipe médicale du CHU de Reims décide, avec l’accord de son épouse, l’arrêt de la nutrition. Saisi par les parents, le tribunal administratif ordonne de rétablir l’alimentation et l’hydratation : un mois après ! Début 2014, nouvelle décision d’arrêt des traitements. Nouveau jugement contraire du tribunal administratif. Le 24 juin, le Conseil d’État juge légale la décision d’arrêt des traitements. Le jour même, les parents saisissent la Cour européenne des droits de l’homme en se fondant sur l’article 2 de la Convention européenne selon laquelle “le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi”. La CEDH demande de suspendre l’arrêt des traitements dans l’attente de sa décision sur le fond.

Le rappel de ces faits tragiques était nécessaire pour comprendre les enjeux de cette question. Beaucoup de mauvaises raisons ont été mises en avant par les partisans du laisser mourir : les penchants traditionalistes de la mère, proche de la Fraternité Saint-Pie-X, la prétendue volonté de Vincent Lambert de voir mettre fin à ses jours (à supposer qu’il ait exprimé une telle volonté quand il était en bonne santé, rien ne prouve qu’il la confirmerait aujourd’hui, s’il pouvait communiquer), voire le coût de soins inutiles. Mais ces arguments, dont chacun appréciera en conscience le bien-fondé, semblent dissimuler des motivations plus obscures : le malaise devant un être profondément handicapé.

Le 5 juin 2015, la CEDH a prononcé son verdict : par 12 voix contre 5, elle a décidé de valider l’arrêt des soins de Vincent Lambert. Cette décision rend désormais légalement possible l’interruption de son alimentation et de son hydratation. En d’autres termes, on peut légalement laisser mourir de faim et de soif un être humain, en lui administrant quelques perfusions pour qu’il ne souffre pas trop et se donner bonne conscience. Vincent Lambert n’a plus d’utilité sociale : on peut donc le laisser, sans état d’âme, “mourir dans la dignité” !

Les cinq juges dissidents auraient estimé que la Cour, avec cet arrêt, avait perdu le droit de porter le titre de “conscience de l’Europe”. On ne peut que partager ce sentiment. Jean Rostand écrivait en 1970, dans son Courrier d’un biologiste : “J’ai la faiblesse de penser que c’est l’honneur d’une société que d’assumer, que de vouloir ce luxe pesant que représente pour elle la charge des incurables, des inutiles, des incapables ; et je mesurerais presque son degré de civilisation à la quantité de peine et de vigilance qu’elle s’impose par pur respect de la vie.” Cette vision humaniste de notre civilisation est en voie de disparition.

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