Culture - Editoriaux - Politique - 5 avril 2015

« Et que l’espérance est violente »

La séquence départementale s’est refermée avec l’élection des présidents des conseils. Rien, pas même le succès de l’UMP, ne frappe comme ce constat : arrivé en tête dans 71 départements, le FN n’obtient la présidence d’aucun. Incongruité qui a une explication simple : le scrutin à deux tours empêche tout parti isolé d’accéder à quelque responsabilité que ce soit. Ce qui vient d’être vérifié soixante et onze fois le sera lors de la présidentielle : au second tour, deux candidats s’affronteront, pas trois ; l’emportera celui qui rassemblera le mieux son camp. La Ve République, n’étant (heureusement) pas faite pour des partis mais des rassemblements, implique la bipolarisation (ou un quadripartisme transformable en deux blocs), excluant ce tripartisme très IVe que des têtes légères voient partout : FN ou parti centriste, les « ni droite ni gauche » ne gagnent jamais sans s’allier à l’une ou l’autre

On voit mal pourquoi Mme Le Pen et son entourage font comme si de rien n’était, et se proclament contre toute vraisemblance « aux portes du pouvoir ». Certains de ses proches sont, en privé, conscients de l’impasse, mais ne disent rien, de crainte de perdre à la cour de Nanterre des places qui, à un tel étiage, seront autant de sièges assurés dans les diverses assemblées secondaires et pourvues en moyens – il faut dire que critiquer la stratégie solitaire vaut les gémonies, l’auteur de ces lignes ne le sait que trop. Mais pourquoi, au sommet, Mme Le Pen et M. Philippot refusent de voir que la seule façon de vaincre est d’avoir au moins un partenaire, quitte à le créer ? Pendant les trois années qui suivirent l’élection au FN de sa nouvelle présidente, une UMP sans chef alla de déboire en déboire, au point qu’une moitié de ses électeurs souhaita « une entente avec Marine » : pourquoi les avoir rejetés dans les ténèbres extérieures, usant et abusant de la rengaine UMPS qui, les plongeant dans le même sac que les électeurs de gauche, était peu faite pour les attirer – comme certains points du programme, entre autres choses ? Pourquoi n’avoir pas tenté de travailler honnêtement, en respectant les différences de culture politique, avec DLF ou le SIEL ? Pourquoi s’être enfermé dans la solitude (sans doute définitive depuis que l’UMP revient au premier plan) et ruiner toute chance d’accéder au pouvoir, départemental aujourd’hui, d’État demain ?

Deux explications : soit ils ne comprennent pas la règle de la Ve, soit ils ne veulent nullement du pouvoir politique, se contentant d’élargir le magot électoral et médiatique du parti. On peut songer à une troisième, plus profonde, vibrant tout entière dans un vers d’Apollinaire : “Et que l’espérance est violente” (violente au point d’être aveugle). Explication qui vaut au moins pour les militants (et quelquefois les lecteurs de Boulevard Voltaire), qui accrochent tous leurs espoirs, quelquefois leurs raisons de vivre, au constat enchanté d’une progression spectaculaire du parti, de leur championne, de leur équipe – enchantement sublime et dérisoire que l’on voit aussi aux supporteurs d’un club de foot. Quiconque émet doutes ou critiques remet en cause bien plus qu’une opinion, une lueur d’espoir – la dernière souvent, au point que la perdre serait sombrer. J’avais 18 ans quand, en 1975, je rencontrai un militant communiste qui devint un ami : impossible d’émettre la moindre critique sur le parti, encore moins de pronostiquer son échec, il s’emportait, éructait, chavirait. 40 ans plus tard, l’évidence est là, mais l’ami n’en démord pas : le communisme est le seul avenir. Je ne cherche d’ailleurs plus à le détromper, songeant qu’une espérance même dérisoire vaut mieux que son affreux et pourtant proche cousin dans l’épaisse misère humaine : le nihilisme. Poursuivons donc avec Apollinaire : “Comme la vie est lente !” Ou plutôt : comme la vie est violente, et l’espérance lente !

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