Editoriaux - Histoire - International - Politique - 28 décembre 2013

Erdogan, tête de Turc ?

Istamboul, c’est pas cool. Certes, les empires byzantin et ottoman n’étaient pas forcément connus pour leur rectitude morale, mais la corruption étant un travers universel, se riant des âges et des latitudes, le régime kémaliste n’était pas toujours propre non plus. Et le nôtre guère moins. Là, en Turquie, ça sent la grande lessive. Dix ministres débarqués d’un coup, d’un seul… Et pas des moindres, puisque ceux de l’Intérieur, de l’Économie et de l’Environnement font partie de la charrette.

Certains ne sont même pas directement coupables de malversations, sachant que ce sont leurs enfants qui ont été pris la main dans le pot de confiture, façon progéniture à la Fabius. En Turquie, ça suffit pour pousser le père à la démission ; ici, non…

Du coup, les manifestations se multiplient pour exiger que le Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, prenne lui aussi la porte. Au fait, ces affaires de corruption, quelles sont-elles ? Principalement des trafics avec l’Iran consistant à contourner l’embargo international.

Et c’est là que Recep Tayyip Erdoğan aura trébuché. Depuis plus de dix ans, sa politique intérieure lui a assuré une popularité hors du commun. Armée remise au pas et croissance économique à deux chiffres. Certes, de nombreux journalistes mis en prison, surtout dans la foulée du fameux procès Ergenekon à l’occasion duquel, de 2007 à 2009, furent condamnés de nombreux parlementaires, intellectuels et généraux, accusés d’avoir comploté contre l’État turc au sein de ce que l’on peut tenir pour équivalent local des anciens réseaux Gladio en Italie. Soit une nébuleuse d’extrême droite, inféodée aux USA, et chargée par ces derniers de servir de “cinquième colonne” en cas d’affrontement avec la défunte URSS. Il est parfois des fantômes du passé qui ressurgissent.

En revanche, c’est la politique étrangère de plus en plus erratique de Recep Tayyip Erdoğan qui paraît être mise aussi en cause : soutien aux Français et Anglais en Libye. À l’Arabie saoudite, au Qatar – à la France, encore – en Syrie. Tout cela a coûté fort cher. En livraison d’armes, en appuis discrets, mais aussi en afflux de réfugiés qu’il faut bien nourrir et qui sont autant de facteurs de déstabilisation potentiels. D’où l’actuel rétropédalage d’Ankara et son récent rapprochement avec l’Iran, le concurrent chiite de la région, mais avec lequel Recep Tayyip Erdoğan sait bien qu’il lui faudra s’entendre ; ce en quoi ses ministres démissionnaires ou démissionnés avaient anticipé la manœuvre…

Plus gênant pour lui, la désormais célèbre confrérie Gülen, menée par l’imam Fethullah Gülen, lequel vit en Pennsylvanie depuis des années. Ce dernier, prônant un islam réformiste – on l’a vu photographié à plusieurs reprises aux côtés du pape Jean-Paul II –, était la caution religieuse du gouvernement de l’AKP, équivalent turc des Frères musulmans. Caution qu’il a retirée après les manifestations ayant agité Istamboul l’été dernier.

Pis, Fethullah Gülen reprochait depuis longtemps à Recep Tayyip Erdoğan son nationalisme sourcilleux et son manque d’empathie à l’égard d’Israël, surtout après l’affaire du navire humanitaire Mavi Marmara, en route pour Gaza, arraisonné par l’armée israélienne qui tua neuf Turcs. Et, surtout, critiquait ses réticences vis-à-vis de l’entrée de la Turquie en Europe. Il n’en fallait guère plus à Recep Tayyip Erdoğan pour suggérer que Fethullah Gülen était un peu trop proche des Américains. Joignant le geste à la parole, les écoles et fondations de la confrérie en question se sont vu couper le robinet à subventions gouvernementales… Dans la foulée, c’est maintenant la monnaie turque qui plonge.

Querelles intestines, histoires d’argent, de corruption. Politique à courte vue, équipées militaires hâtives. Les islamistes turcs, quelles que soient leurs sensibilités respectives, démontrent piteusement qu’ils sont aussi des hommes comme les autres. Finalement, cela peut être une bonne nouvelle.

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