Entrepreneurs et financiers, sédentaires et nomades

Au commencement, l’homme vivait de chasse et de cueillette, puis vinrent l’élevage et l’agriculture. Abel l’éleveur et Caïn l’agriculteur, le nomade face au sédentaire. On sait comment ça a fini.

Puis vint l’industrie, le forgeron qui savait pour qui il forgeait. Puis des machines de plus en plus compliquées, construites dans des usines avec des propriétaires et des ouvriers. Je raccourcis, on arrive à Renault, Peugeot et Michelin. Des gens qui signaient leurs produits (leur nom est marqué dessus !), qui partageaient avec les ouvriers un attachement à un terroir et à une entreprise.

La guerre fit que l’entreprise Renault garda son nom, son savoir-faire, mais échappa à son créateur. Actuellement, l’entreprise est dirigée par un homme très compétent qui serait, semble-t-il, franco-libano-brésilien. Sa fidélité va, au moins peut-on l’espérer, à son entreprise, en aucun cas à l’un de ses pays d’origine – nul ne saurait le lui reprocher.

Peugeot, resté fidèle à son pays et à sa région d’origine, fut traîné dans la boue par un brasseur d’air provisoirement ministre, parce que resté fidèle à ses origines. Les faits sont têtus, il fallait savoir trahir un peu ses origines pour les protéger ; le groupe Peugeot ne l’avait sans doute pas fait assez tôt.

Là, je parlais d’entreprises, d’entrepreneurs.

Arrivèrent les financiers. Plus question de terroir, ils ne sont attachés qu’à leur intérêt immédiat, au court terme. Ils détectent une proie, l’observent, l’analysent, puis l’attaquent, s’en emparent et enfin la pressurent, ou la découpent et la laissent exsangue. Des bâtisseurs, on est passé à : “Prends l’oseille et tire-toi.”

C’est le retour à la chasse et à la cueillette, au nomadisme. Et pas le nomadisme paisible des transhumants, le nomadisme agressif de la razzia. Les industriels sédentaires, attachés à un terroir sont remplacés par des prédateurs mobiles, sans attaches.

On pourrait comparer ces nouveaux “investisseurs” aux chasseurs de baleines qui, durant le XIXe siècle, tuaient les baleines pour prélever la graisse et laissaient la viande partir au fond de l’océan. Ou aux pêcheurs de requins qui prélèvent les ailerons et laissent l’animal vivant partir au fond, incapable de survivre.

Dans un cas comme dans l’autre, il n’y avait, il n’y a, chez ces chasseurs-pêcheurs, aucun respect pour la proie, aucun souci de protéger la ressource pour leurs descendants. Tout, tout de suite.

Beaucoup de financiers n’investissent pas : ils misent. Le long terme ne les intéresse pas. Le long terme n’est intéressant que si l’on est sédentaire, si l’on est “assis”. Or, on nous vante sans cesse la mobilité.

Apatride est un mot qu’on n’ose plus trop utiliser – pour des capitaux peut-être quelquefois – car il ramène aux “heures sombres de notre histoire”. Il pourrait revenir à la mode.

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