Emmanuel Faber peut-il vraiment diriger Danone en respectant le bien commun ?

Comme chaque année, HEC a invité une personnalité du « milieu des affaires » pour prononcer le discours de remise des diplômes. La tradition veut que ce soit un “ancien” de la prestigieuse école qui vienne conseiller les jeunes diplômés afin, notamment, de les mettre en garde sur certaines erreurs à éviter. Début juin, c’est Emmanuel Faber, directeur général du groupe Danone, qui s’est prêté à l’exercice.

Les réactions à son discours sont mitigées. La plupart sont laudatives, d’autres supposent l’hypocrisie de quelqu’un qui reste le dirigeant d’un groupe représentatif du capitalisme mondialisé et financiarisé, ce grand Satan !

Il est probable qu’entre le discours vertueux et l’action de tous les jours, des divergences, des incohérences soient constatées : l’image est toujours plus belle que la réalité. Dans une grande organisation, le décideur peut se tromper, ou il peut être contraint d’assumer les erreurs d’autres décideurs ou d’exécutants, ou il peut aussi avoir pris honnêtement la meilleure décision possible à l’instant t qui, plus tard, du fait des incertitudes inhérentes à la vraie vie, se révélera être désastreuse.

Admettons qu’Emmanuel Faber soit sincère, et que dans sa carrière il ait tenté et tente encore de ne pas avoir comme seul critère de décision la maximisation du profit de son entreprise, et qu’il décide tous les jours en regardant aussi les aspects sociaux, sociétaux et écologiques. D’abord parce que postuler l’inverse, c’est faire un procès d’intention : qui sait sonder les cœurs et les reins ? Le pari qu’il prend est celui de l’entrisme, avec ce qu’il implique de compromis, de frustrations et la débauche considérable d’énergie nécessaire pour orienter vers le bien commun cet environnement structurellement tourné vers un intérêt particulier : celui des fonds de pension et des veuves de Carpentras. Cela demande du courage, de la conviction et de la résistance. Dans une entreprise comme en physique, l’inertie est la force principale contre quoi il faut souvent lutter. Alors le critiquer revient à se disputer sur la position du curseur, problème subjectif sur lequel il est difficile de se mettre d’accord et aisé de perdre du temps.

La bonne question semble plutôt s’adresser à chacun de nous et être double : pour œuvrer pour le bien commun, nos charismes personnels seront-ils plus efficaces dans une stratégie entriste ou en agissant de l’extérieur ? Il n’y a pas de réponses absolues, elles dépendent toutes du contexte.

Certaines structures peuvent être identifiées comme nocives. Peuvent-elles être réorientées vers le bien commun ? C’est le pari de Sens commun, et il s’agit sans doute d’un cas situé à l’extrême périphérie du modèle. Le parti infiltré, comme presque tous les autres, est (exclusivement ?) un instrument de conquête ou de maintien au pouvoir, en permanence agité de luttes intestines de divers clans qui cherchent à l’instrumentaliser. La probabilité de succès d’une souhaitable réorientation et d’un assainissement éthique est-elle suffisante pour tenter une stratégie entriste ? Je pense que non (et c’est une opinion subjective qui est, hélas, plus intuitive que rationnelle). Je souhaite, néanmoins, bonne chance et franc succès à ceux qui ont choisi cette voie escarpée et semée d’embûches, la plus évidente étant la dilution. Et j’espère me tromper, ainsi que pour les Poissons roses qui me semblent encore plus marginalisés. Mais « point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », nous léguait Guillaume Ier d’Orange.

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