Autrefois, ça se passait à la récré, généralement au fond du préau, du côté des toilettes dont les senteurs d’ammoniaque gardaient les importuns à distance. On disait à la copine « Tu me tiens la porte », et l’on profitait de ce moment d’intimité pour partager un secret. Chuchoté contre l’oreille, scellé par un improbable « Surtout, tu le répètes pas ! »

Aujourd’hui, tout se répète, se duplique, se répand à la vitesse de la lumière. Retranché le nez sur son écran, le quidam partage ses secrets avec la planète. Tout y passe : peines de cœur et maux de ventre, loyers en retard et règles itou. Qu’importe le contenu pourvu qu’on ait l’ivresse de se confier au monde, en toute intimité, bien sûr, puisque c’est en silence. Et plus on en appelle au « respect de la vie privée », plus on s’expose sur les réseaux : moi ici, moi là, moi avec machin, moi devant truc, moi à table, moi à poil, moi et ma copine… Ma vie, mon œuvre, en 140 signes. Alors forcément, parfois, ça dérape. Ça peut même coûter très cher.

Un Américain vient d’en faire la cruelle expérience, ayant perdu 80.000 dollars (58.000 euros) parce que sa fille n’avait pas su tenir sa langue… pardon, ses doigts.

Licencié de son poste de directeur de l’école privée Gulliver, à Miami, Patrick Snay avait gagné le procès qui l’opposait à son ex-employeur et obtenu cette coquette somme au titre de dommages et intérêts. Le paiement était toutefois assorti d’une condition incontournable : que cet accord reste secret. Croyant que la famille était un lieu sûr pour partager les secrets en question, papa Snay confia la bonne nouvelle à sa fille Dana, elle aussi ancienne de l’école. Et Dana de publier aussitôt sur Facebook ce petit message très explicite : « Maman et Papa Snay ont gagné le procès face à l’école Gulliver. Gulliver est donc le financeur officiel de mes vacances en Europe cet été. BIEN FAIT. »

Bien fait, c’est le cas de le dire. Car vous savez comment sont les gens, hein, incapables de garder un secret. Dana l’avait juste confié à ses 1.200 amis (sic) intimes, qui l’ont relayé à leurs 3.987.512 camarades, qui l’ont renvoyé à… l’école Gulliver. Et Patrick Snay a dû dire adieu à ses 80.000 dollars. Bien sûr, il a tenté de plaider sa cause. Dit au juge qu’il avait « choisi de partager cette information avec sa fille parce qu’elle “était très inquiète à propos de l’affaire. En raison de ce qui s’est passé à Gulliver, elle a subi des séquelles psychologiques et j’ai dû la faire suivre”. » Pas d’assez près, manifestement. Les juges, eux, n’ont rien voulu savoir et Gulliver a gardé ses sous.

Mlle Dana, nous dit Le Nouvel Obs qui rapporte l’affaire, est tout juste diplômée de l’école Gulliver – une école de géants des affaires, sans doute. On ne sait pas en quelle matière. La communication, peut-être ?

5 mars 2014

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