La voix d’ s’est tue. La Nuit, l’autobiographie romancée de sa déportation, est restée un témoignage fondamental de la Shoah. Il s’était donné cette mission essentielle de témoigner. « Que serait l’homme sans sa capacité de se souvenir… Se souvenir… c’est vivre dans plus d’un monde, empêcher le passé de s’éteindre, appeler l’avenir pour l’illuminer… combattre l’oubli, rejeter la mort. » Elie Wiesel ne se vautrait pas dans la souffrance, comme on a pu le lui reprocher. Il pensait qu’un homme ou un peuple qui répudie son passé, ses racines, qui se projette uniquement dans l’avenir, est déjà mort.

Cet homme né en Roumanie, devenu hongrois après l’annexion de la Transylvanie, qui a commencé à revivre en après avoir survécu à la déportation, qui est mort américain à New York, et qui était passionnément attaché à l’État d’Israël, est une paradoxale leçon d’enracinement. Il est resté fidèle à sa famille, à sa communauté, à sa foi, malgré ses épreuves et ses doutes. Ayant acquis une dimension internationale, notamment à travers son prix Nobel de la paix, en 1986, il n’a renié aucune de ses fidélités, mais il s’est efforcé de les servir le mieux possible, là et comme il le pouvait. C’est la raison pour laquelle il a refusé de devenir président d’Israël, en 2006. La mission que son destin lui avait tracée était de défendre le sanctuaire de la mémoire pour que la leçon continue à inspirer le monde.

Bien sûr, on peut critiquer l’instrumentalisation du génocide au profit du sionisme, mais chez Wiesel, le lien établi entre l’un et l’autre est traité avec beaucoup d’honnêteté et la renaissance d’un État juif, d’ailleurs contestée par certains orthodoxes, est un enseignement que les vieilles nations qui n’ont pas été dispersées ou submergées, mais qui semblent essoufflées et en voie de perdre leur mémoire, auraient tort d’ignorer. « Nous pouvons enseigner à tous les peuples qu’eux aussi sont élus, qu’ils doivent aspirer à se dépasser, à s’élever, à se vouloir uniques », écrit-il dans Tous les fleuves vont à la mer. La préservation de son identité, la transmission de ses valeurs et de ses traditions par un peuple est une richesse pour l’humanité dès lors que ce peuple n’a pas le désir de s’imposer aux autres mais seulement de pouvoir échanger avec eux. Un échange suppose que l’on garde une différence à échanger.

Écorché à vie par la puissance du mal, chez les autres, mais aussi au fond de soi, comme il l’a ressentie lors de la mort de son père à Buchenwald, Elie Wiesel n’est pas un homme simple. C’est un homme qui préfère les questions aux réponses, et en cela sa dimension morale transcende la politique. Croyant, mais pensant qu’Auschwitz interroge sur l’existence de Dieu, sioniste, mais conscient du devenir d’Israël, il écrit : « Nous sommes en train de devenir un peuple comme tant d’autres… capable de violence, de haine et de laideur autant que de bonté, de sacrifice et de grandeur. » Journaliste et connaissant bien le monde politique, il dénonce « la puissance de la presse… on a l’impression que l’immense appareil de l’État ne fonctionne que pour l’amadouer », les hommes politiques « qui font du théâtre » et « le journaliste… qui participe à la comédie ».

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’Elie Wiesel ait assumé le même déchirement que le pied-noir Camus entre sa mère et la justice. Militant de la justice, il estime que la noblesse de l’action ne se trouve que chez ceux qui ont épousé la cause des faibles, des opprimés, mais devant les menaces qui pèsent sur Israël, il choisit clairement Israël et soutient publiquement Benyamin Netanyahou.

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