Égypte : Sissi face à son destin

Que le printemps arabe était beau, il y a trois hivers, quand le cœur de l’Égypte battait sur la place Tahrir ! Sorti de sa légendaire passivité et galvanisé par l’exemple de la révolution tunisienne, le peuple égyptien était à son tour descendu dans la rue et, après deux semaines d’affrontements sanglants, pouvait à son tour crier victoire. Lointain successeur des pharaons et, plus immédiatement, de Nasser et de Sadate, Hosni Moubarak, déstabilisé, détrôné, son effigie partout martelée à coups de babouche, avait fui Le Caire pour aller s’enterrer vivant, à défaut de pyramide, dans sa résidence privée de Charm el-Cheikh. Pour la première fois de son histoire six fois millénaire, pour la première fois de la période contemporaine, après avoir courbé le dos de plus ou moins bon gré sous la férule de Nasser, de Sadate, puis de Moubarak, l’Égypte secouait le joug et respirait l’air enivrant de la liberté, aux applaudissements d’une communauté internationale qui, tout comme à Tunis quelques mois plus tôt, n’avait rien vu venir.

Les revendications de la rue étaient simples et communes, semblait-il, à l’écrasante majorité de la population. Fin de la dictature pharaonique, levée de l’état de siège, pluralisme politique, élections libres, Constitution, démocratie. L’armée était instamment priée de rentrer dans ses casernes et de desserrer son étreinte sur l’ordre public et sur l’économie du pays ; la police avait intérêt à se faire oublier. C’en était fini du règne du sabre et de la matraque.

De fait, après quelques mois de tâtonnements, de dérapages, d’avancées spectaculaires et de retours en arrière, la révolution égyptienne était un fait accompli. Tandis que se préparait, invariable contrepartie des changements de régime et de société, le procès du raïs et de ses ministres déchus, les premières élections libres et régulières organisées sur les bords du Nil donnaient la majorité aux Frères musulmans sortis d’une clandestinité presque séculaire et leur ouvraient le chemin du pouvoir… Désigné par le président Morsi pour prendre la tête du Conseil suprême de l’armée, le modeste, loyal et pieux général al-Sissi, jusqu’alors inconnu en dehors de son bataillon, était le garant de la suprématie de la djellaba, du turban et de la barbe sur la casquette, les épaulettes et les Ray-Ban, autrement dit de l’instauration du pouvoir civil et de l’effacement de la caste politico-militaire.

C’est avant-hier après-midi, à l’occasion d’un séminaire, que le même général, toujours commandant en chef des forces armées et de plus ministre de la Défense, a souhaité une participation massive des citoyens au référendum sur la nouvelle Constitution et s’est déclaré prêt, si le peuple le lui demande poliment, à faire don de sa personne à l’Égypte. L’ex-président Moubarak coule des jours paisibles et discrets quelque part au bord de la mer, l’ex-président Morsi croupit dans quelque cul-de-basse-fosse. Les Frères musulmans ont replongé dans la clandestinité. L’armée n’a pas cédé un pouce de ses prérogatives ni de ses prébendes. La police sait de nouveau se faire respecter, avec ou sans sommations. Le même soleil qu’adoraient Ramsès, Cléopâtre, les organisateurs et les participants de voyages touristiques brille sur l’Égypte. Le même soleil et la même opacité. L’ordre règne au Caire. La révolution, après avoir parcouru un cycle complet, est revenue à son point de départ. Sissi, imperator et pharaon, est face à son destin, pour reprendre le titre de l’un des épisodes de la fameuse série qui fit connaître Romy Schneider. Circulez, il n’y a plus rien à voir – en dehors de Louqsor et d’Abou Simbel.

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