Égypte : leur dieu est le dieu du carnage

Ce qui se passe en Égypte est épouvantable. L’armée qui tire dans le tas, à balles réelles, et les victimes qui tombent par centaines. Une répression féroce. Un massacre, dont les auteurs, parfaitement conscients de ce qu’ils font, cherchent d’abord, sans avoir encore pleinement réussi, à épouvanter.

Dans ces conditions, rien d’étonnant, n’est-ce pas, si l’Union européenne et les États-Unis condamnent fermement et vertueusement la violence déchaînée par des autorités de transition qui apparaissent comme de pures et simples marionnettes dont un général, le nouvel homme fort du pays, tire les ficelles. Rien d’étonnant si le Conseil de sécurité appelle le pouvoir à la retenue et recommande à tout hasard la reprise de négociations qui, à vrai dire, n’avaient jamais commencé. Mais ces conseilleurs, qui menacent de ne plus être les payeurs, savent-ils vraiment, ou feignent-ils de ne pas savoir de quoi ils parlent ? Et ces grandes démocraties, en particulier, dont l’équilibre, la stabilité et l’existence même ne sont pas à l’heure présente menacées par la subversion, comment leurs gouvernements réagiraient-ils s’ils étaient confrontés à un péril semblable à celui auquel l’Égypte vient peut-être, de justesse, d’échapper ? On voudrait les y voir. Il est dommage qu’ici et là la connaissance de l’Histoire, avec ce qu’elle signifie en termes de mémoire et ce qu’elle peut apporter en matière de sagesse, soit la chose la moins partagée du monde. Car les États-Unis pourraient trouver un sujet de réflexion dans la façon dont le Nord, jadis, refusa la sécession du Sud, et la France pourrait se demander pourquoi et comment la grande majorité de sa population souhaita et approuva le sanglant anéantissement de la Commune de Paris par l’armée « versaillaise ».

Quel État tolérerait, sans en mourir, l’émergence en son sein et à ses dépens d’un État dans l’État qui le viderait progressivement de sa substance et surgirait vainqueur sur ses débris comme ces guêpes qui naissent et grandissent à l’intérieur de l’insecte qu’elles ont parasité, paralysé et progressivement dévoré ? Sous l’égide d’un président de rencontre, élu par défaut, une organisation rodée à la clandestinité, structurée, ramifiée dans tout le pays, travaillait à étouffer la révolution qui l’avait installée aux commandes, à doter l’Égypte d’une Constitution religieuse et à en faire une République islamique, une théocratie.

Ces malheureux fanatiques qui bravent les tirs de la police et de l’armée ne sont pas des agneaux innocents qui tendent le cou au sacrificateur. Les Frères musulmans, s’il faut les appeler par leur nom, fomentèrent il y a trente ans l’assassinat d’Anouar el-Sadate, le héros oublié qui avait osé faire la paix avec Israël. N’étant pas de force face à l’armée, ils se vengent dès à présent sur plus faibles qu’eux et les dizaines d’églises incendiées par leurs mains, les chrétiens coptes dont l’histoire se confond avec celle de l’Égypte, attaqués, lynchés, abattus, publiquement menacés d’éradication, témoignent de la conception que la confrérie se fait de la société et de son attachement à l’idéal du mourir ensemble. Son dieu est le dieu du carnage.

L’Égypte n’est pas, pour reprendre l’ânerie qu’ânonnent pieusement les commentateurs, « au bord de la guerre civile », elle a plongé dans la guerre civile, comme l’Algérie en 1991. Une différence de taille est que l’armée, contre laquelle s’était faite la révolution il y a deux ans, bénéficie aujourd’hui du soutien et même du concours actif de la masse des Égyptiens.

On comprend que Téhéran s’en afflige et ne ménage pas ses encouragements à la contre-révolution obscurantiste qui croyait bien avoir partie gagnée. La charia pour loi, un Guide suprême pour président, l’armée mise au pas, des milices pour quadriller la population, des tribunaux coraniques, des passages à tabac, des fers, des bourreaux, des supplices pour les femmes sans voile et pour les hommes sans peur, la voie semblait toute tracée et les sources d’imitation se tenaient à la disposition des Frères pour leur donner le mode d’emploi qui a si bien réussi à l’Iran depuis 1979. Le coup d’État de l’armée est d’abord un coup d’arrêt sur un chemin sans retour.

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