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À cause de vous ou grâce à vous, les ministres doivent donc publier leur patrimoine. Quand les journalistes leur emboiteront-ils le pas ? Quand, surtout, se poseront-ils eux aussi, publiquement et en toute transparence, la question des conflits d’intérêt dans le cadre de l’exercice de leur profession ?

Le sujet n’est pas neuf. Dans la foulée des écrits de Paul Nizan (1932, déjà…) beaucoup s’y sont déjà essayé mais souvent, hélas, avec méchanceté, maladresse et mauvaise foi.

Après tout, les mêmes qui pourfendent les fameux « chiens de garde », anciens ou nouveaux, devraient commencer par balayer devant leur propre niche… fiscale : quelle crédibilité accorder à tous ces journalistes qui réclament haut et fort la suppression des avantages des députés et des sénateurs mais qui refusent d’envisager un seul instant la suppression des leurs ? Les mêmes sont-ils plus crédibles, d’ailleurs, lorsqu’ils s’élèvent contre les cumulards du petit monde de la politique alors qu’eux-même se rêvent chroniqueurs, éditorialistes, multicartes de l’opinion, cumulards professionnels du petit monde de l’information ?

Dénoncer la paille dans l’œil du voisin pour mieux ignorer la poutre dans le sien. L’histoire est vieille comme le monde. Cette semaine encore, une signature en vue du service politique d’un grand quotidien national (écrivain ici, directeur de collection là-bas, chroniqueur ailleurs et donneur de leçons un peu partout) m’a expliqué tout au long de notre repas les turpitudes de tous ces « politiques » qu’il fallait, selon lui « foutre en taule au moindre euro camouflé ». Ce qui ne l’a pas empêché, à la fin du repas, de récupérer mon addition et de demander une fiche « pour deux repas, s’il vous plaît »… alors que c’est bien moi qui l’invitais, et à mes frais ! « Tu comprends, avec les nouvelles fiches de taxi automatiques, c’est devenu plus compliqué de trafiquer ses notes de frais… » Car mon ami ne roule qu’en taxi. Lorsqu’il n’emprunte pas les dernières voitures du « parc presse » (sic) d’un célèbre constructeur allemand pour emmener sa fille en week-end « sponsorisé ». Histoire de sortir un peu de son appartement dans le quartier latin qu’il occupe depuis toujours… grâce à la ville de .

Ce n’est qu’une histoire, il y en a des milliers. Certaines sont plus graves, comme celles de ces journalistes « orientés » (c’est le terme pudique employé par les lobbyistes médicaux) lorsqu’ils ne sont pas, eux aussi, rémunérés directement ou indirectement par les laboratoires pharmaceutiques (eh oui, il n’y a pas que Cahuzac…).

Bien sûr, il y a aussi moins grave, mais tout aussi insupportable. Comme ces journalistes « gastronomiques » surtout pas à vendre côté scène mais achetés eux aussi côté coulisses (jusqu’au propre patron de l’un des plus prestigieux magazines féminins pris récemment en flagrant délit sans que personne ou presque, dans la profession ou ailleurs, ne s’en offusque !). Comme ces grands reporters des services « tourisme » ou « automobile », invités aux quatre coins du monde à essayer le moindre hôtel ou la moindre voiture. Ou ces journalistes de mode dont le sens du devoir et la conscience aigüe du fact checking se bornent moins à vérifier les bobards des attachées de presse qui constituent souvent leur seul horizon professionnel que l’exactitude de l’adresse du site internet et du numéro de la boutique à la fin de leur article. Avec bien sûr, en contrepartie, dans leur agenda personnel, la date des ventes privées « spéciales journalistes »

Autant de petits avantages en nature dont les patrons de presse font semblant de s’indigner en public tout en se réjouissant, en privé, qu’ils aident leurs troupes à supporter les nouvelles exigences et les nouvelles dérives d’un « journalisme low cost » (écrire toujours plus, toujours plus vite, pour toujours plus de supports, en étant toujours plus mal payé) sans s’attaquer pour autant aux plus vieux démons de la profession, et notamment celui du « journalisme barbichette » (je te tiens, tu me tiens…). Champion de France toutes catégories : le journaliste « littéraire », chef de rubrique par ci, directeur de collection par là, membre de tel ou tel jury, écrivain plus ou moins moins réussi, plus ou moins raté, mais toujours à l’affût du bon ascenseur à renvoyer (« On ne sait jamais, il faudra bien que quelqu’un, demain, parle de mon prochain bouquin… Autant parler dès aujourd’hui de celui de mon confrère… »). Et tout aussi prompt à arrondir ses fins de mois en revendant dans des boutiques spécialisées les livres qu’on lui envoie et qu’il ne lira la plupart du temps jamais (témoin les dernières confessions, ces jours-ci, d’un ex-philosophe-chroniqueur éjecté d’une chaîne cryptée).

Je sais la question qui vous démange : « Des noms ! » Vous les connaissez aussi bien que moi. Les preuves, les témoignages ne manquent pas. Mais il y a ici une autre exception française que le monde… ne nous envie pas : la presse, chez nous, travaille en toute impunité. Omerta professionnelle. Pourquoi ne pas le dire ? Le dénoncer ? À quand un « medialeaks » (pour tout savoir sur les patrimoines, certes, mais surtout tous les salaires, engagements, piges, « ménages » et autres revenus) initié, appuyé ou relayé par Mediapart ? L’affaire aurait de l’allure. Cette fois-ci, vous n’aurez pas besoin de lâcher vos limiers jusqu’en Suisse. Le gibier est là, à nos pieds. Les preuves aussi, sous nos yeux blasés qui refusent de voir.

Bien sûr, les journalistes n’exercent aucun mandat électif. Mais en occupant matin, midi et soir, les écrans, les ondes, les colonnes et donc nos esprits, ils exercent un vrai « mandat moral » au service — en théorie — de l’équilibre de la vie citoyenne. Au même titre que les « politiques » dont ils ne sont que la fragilité symétrique.

Entendons-nous : il s’agit moins de détruire la presse que de la remettre sur des bases plus saines, plus modernes, plus transparentes. Savoir d’où l’on parle est au moins aussi important que ce que l’on dit : explique-moi qui te paye, je te dirai où tu penches.

« Les Français ont le droit de savoir ! » répétez-vous régulièrement sur les plateaux de télévision ou de radio. Ils ont bien entendu le droit de savoir qui les gouverne. Ils ont aussi le droit de savoir qui les informe.

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