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Culture - Editoriaux - International - Justice - Médias - Politique - Table - 13 février 2017

Quand les économistes négligent le risque géopolitique

Ces derniers mois, Michel Aglietta a fait la promotion à la fois de son livre, La Monnaie : entre dettes et souveraineté, écrit avec Pepita Ould Ahmed et Jean-François Ponsot, et de ses idées sur l’Europe. Il ne s’adresse pas seulement aux médias mais aussi aux étudiants des grandes écoles. Le mardi 7 février dernier, il était invité sur le campus de HEC Paris, où il a détaillé son raisonnement et sa vision de l’Europe, dans une conférence au titre prometteur : “Make Europe Great Again”.

Pour Michel Aglietta, l’Europe doit répondre à trois menaces : le danger de la nouvelle crise systémique que laissent craindre les difficultés que traversent certaines banques, l’hypothèque environnementale et l’absence de politique de défense du Vieux Continent.

Reconnaissons à Michel Aglietta sa sagesse et sa compétence. Il a plus de 70 ans, est chercheur au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), ancien membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre et expert de la régulation financière internationale. Mais quelque chose me dérange dans son triptyque. Il semble oublier – voire omettre sciemment – une composante qui me paraît des plus importantes, si ce n’est la plus importante. Je veux parler du risque géopolitique. Et pas celui que représente Donald Trump, dont tout le monde finit par s’accommoder à sa manière ; la justice américaine censure ses ordonnances, le Mexique lui tient tête sur la question du paiement du mur, le Japon et la Chine ne se laissent pas démonter.

Non, la principale menace géopolitique qui pèse sur l’Europe vient du Moyen-Orient. Penser comme Michel Aglietta, c’est considérer que l’Europe évolue dans un environnement paisible et stable, sur une scène internationale où rien ne lui fait physiquement obstacle. Théoriser l’Europe en dehors du contexte des flux massifs de réfugiés et de l’islam radical mondialisé, c’est raisonner toutes choses égales par ailleurs. Or, rien n’est plus égal à rien par ailleurs. Voilà pourquoi beaucoup sont désorientés, voilà pourquoi cet habitant de Montpellier arrivé en France après que ses parents ont fui l’Algérie en guerre ne comprend pas comment il a pu héberger un apprenti sorcier qui préparait un attentat à la bombe dans la cave de son appartement pendant que la petite amie du djihadiste en herbe se vantait, sur les réseaux sociaux, d’avoir fait allégeance à Daech.

Quand le vénérable économiste parle de défense européenne, on se rassure et on se dit qu’il a tout compris. Mais il ne relie cette idée qu’au retrait des États-Unis de l’OTAN, rien de plus. Il ne franchit pas le pas, ne nomme pas le véritable risque, ne prononce pas un mot sur Daech. On sait, pourtant, que le moindre attentat sur le sol d’un des pays européens, après lequel les autorités sont obligées de reconnaître que le terroriste était connu des services de renseignement pour avoir pris ses ordres directement en Syrie ou en Irak, a au moins (!) autant d’effet sur la cohésion des Européens que les écarts d’excédent commercial entre l’Allemagne et les autres.

Tout cela est finalement très triste. Nos gouvernants et les experts dont ils s’entourent élaborent de grandes et belles réformes prêtes à l’emploi mais leurs modèles tournent à vide et ils perdent la bataille de l’opinion au profit des populistes parce qu’ils ont oublié un paramètre. Il y a des ennemis au dehors, dont le but est de détruire non pas nos performances économiques mais des siècles de culture, de combat pour la tolérance et de souveraineté nationale. Ainsi l’on prétend construire la prospérité de demain sans avoir le courage de dire qu’il n’y aura peut-être pas de « demain »…

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