L’islam français – oui, il y a un islam français — est traversé de courants contraires. Pas seulement dus aux financements de sources différentes qui permettent la construction de mosquées ou la formation des imams : les crédits marocains, algériens, turcs, saoudiens ou qataris n’ont pas la même résonance, ni religieuse, ni politique. Mais plongés dans la société française, républicaine et laïque, de plus en plus d’imams, quelle que soit leur formation d’origine, ont des réflexes critiques, et surtout les expriment publiquement, vis-à-vis des dérives fondamentalistes aveugles.

Ainsi l’imam Farid Darrouf, de la cité de La Paillade à Montpellier, qui dit son désarroi devant des jeunes qui viennent le trouver : « La semaine dernière, j’ai reçu deux d’entre eux. Ils ont quatorze et quinze ans. Sur les raisons de leur engagement, ils ne disent pas grand-chose. Ils sont juste persuadés qu’ils doivent aller là-bas pour combattre. Et je pense qu’ils finiront par partir. Nous allons à la catastrophe. » Ces jeunes veulent partir en Syrie, via la Turquie. D’autres sont partis et ne reviendront pas. Morts sans sépulture. Ils ont été « embobinés » via les écrans d’Internet. À ne pas négliger : pendant des mois depuis le début de l’offensive anti-Bachar el-Assad, ces mêmes jeunes, devant les écrans islamiques, ont entendu aussi la voix gouvernementale et politique dominante en France qualifier Bachar d’abominable dictateur à abattre. Pour partir en Syrie, ces enfants perdus des cités avaient deux bénédictions, si je puis dire : celle de sites islamiques appelant au « djihad » en Syrie, et celle de la République appelant à la chute du dictateur, hier choyé et caressé jusqu’à l’Élysée.

Qu’un imam prêche, au contraire, aujourd’hui la vigilance aux oreilles de ses fidèles, prêts à se laisser embarquer dans la pétaudière syrienne, voilà qui est un signe passionnant. « La religion dit tout le contraire de cet engagement militaire ou paramilitaire », dit l’imam de La Paillade, optimiste. Certes, la guerre civile syrienne n’est pas un conflit purement religieux. Mais nous savons que la religion peut devenir un travesti commode. Nous en savons quelque chose, Européens qui avons nourri, pendant des siècles, des conflits cruels habillés en combats pour des vérités dont les différences sont supportables aujourd’hui.  

Nos « guerres de religion » furent barbares, au-delà du supportable, et sans aucun bombardement, au XVIe siècle ! Et que dire du sac de Byzance par les croisés (1204) ou celui de Rome (1527) par les troupes de Charles Quint ! Le temps a passé.

J’imagine que, parmi les soudards de Charles Quint ou les croisés embauchés par Venise contre Byzance, il se trouvait quelques milliers de paysans ou citadins à la ramasse, sans revenus ni espoir, comme les paumés de La Paillade ou du Mirail ou d’ailleurs. Tout cela ne justifie rien, mais nous conduit à tenter de penser notre époque et ses maladies profondes, qui sont économiques et culturelles. Pas seulement religieuses.

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