Secrétaire général de l’Élysée, puis ministre de l’Intérieur, longtemps comme cul et chemise avec Nicolas Sarkozy, plus influent, mieux informé et plus agissant que cet autre « collaborateur » qu’était le Premier ministre, intervenant dans tous les dossiers au mépris des structures et des hiérarchies officielles, mêlé de près ou de loin à toutes les affaires, aux grands comme aux petits secrets de l’État, courtisé, redouté, s’environnant d’un manteau de mystère qui lui allait bien au teint, passa, durant le dernier quinquennat, pour l’homme le plus puissant de France, la moderne réincarnation de ces éternelles éminences grises, de ces hommes de l’ombre, insensibles, calculateurs et cyniques, dont le Père Joseph, sous le règne de Louis XIII et de Richelieu, demeure le modèle.

Aussi bien n’est-il pas surprenant qu’après les journalistes et avant les historiens, la justice, lorsqu’il lui revient d’enquêter sur la période durant laquelle M. Guéant tira tant de ficelles et régla tant de problèmes, se retourne vers celui-ci pour en savoir davantage. Par exemple – un exemple parmi bien d’autres – sur les conditions dans lesquelles fut préparée et mise en œuvre, dans son bureau, rue du Faubourg-Saint-Honoré, la fusion de la Banque populaire et des Caisses d’Épargne. Il est assez compréhensible que le juge Le Loire, en charge de ce dossier, tente de reconstituer la teneur des onze entretiens tenus sous l’égide de M. Guéant, en présence de M. François Pérol, à l’époque secrétaire général adjoint de la présidence, aujourd’hui président de la BPCE, pour déterminer s’il n’y a pas eu conflit d’intérêts entre celui de l’État et celui du futur président de l’entité à venir.

Et là, surprise. Alors que le juge comptait bien trouver des éléments décisifs pour son instruction dans les comptes rendus écrits qui ne pouvaient pas ne pas avoir été réalisés de ces conversations, il n’en trouve trace nulle part. Bien plus, M. Guéant donne à entendre qu’il y a peu de chances qu’on en trouve car, pour sa part, il n’a aucune idée de ce qu’ont pu devenir ses archives papier lorsqu’il a quitté le palais présidentiel pour la maison d’en face, place Beauvau…

On avait, jusqu’il y a peu, tenu M. Guéant pour un haut fonctionnaire, certes politiquement engagé, mais respectueux des procédures et de la continuité de l’État. On découvre à l’occasion de cet épisode insolite que M. Guéant est un bohème, un poète, un homme qui va son chemin, les pieds dans la boue mais la tête dans les étoiles et qui ne se soucie guère de toutes les paperasses et de toutes les formalités dont s’embarrasse l’administration d’un État. M. Guéant, homme public, n’est pas différent de M. Guéant, homme privé, qui n’a pas non plus prêté une attention particulière aux conditions extraordinaires dans lesquelles il avait acquis et revendu le tableau d’un petit maître hollandais. M. Guéant est un poète – qu’on se le dise ! – et aux poètes, on ne demande pas leurs papiers.

Ici, deux hypothèses. Ou bien M. Guéant dit la vérité et il faudrait croire que l’on a confié pendant des années les plus hautes responsabilités à un homme qui n’avait pas qualité pour les exercer. Ou bien M. Guéant, surnommé en son temps « le Cardinal », a-t-il mis en pratique la leçon bien connue du grand Cardinal qui professait que moins on laisse de traces plus on est sûr de l’impunité et qu’il est toujours dangereux de laisser traîner fût-ce quatre lignes de sa main. Dans cette hypothèse, de loin la plus probable, disons en toute simplicité que M. Guéant se fout du monde.

16 février 2014

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