Editoriaux - Livres - Table - 17 août 2017

Dimitri Casali : La longue montée de l’ignorance (4) : La dictée de l’horreur

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Perte des connaissances : réalité ou fantasme ?

D’une génération à l’autre, on le constate : nos parents au même âge apprenaient plus de choses que nous à l’école, et moins que leurs grands-parents. À quoi est due cette baisse de niveau qui nous frappe ? Est-il possible que nos connaissances s’effritent ?

« La dictée de l’horreur »

En trente ans, tout a changé. Qui peut ignorer que l’orthographe des petits Français s’est détériorée considérablement ces dernières années ? Il n’y a qu’à lire les SMS des ados pour s’en rendre compte. Les mots ne sont même plus orthographiés mais abrégés, un langage SMS qui tient lieu désormais de véritable orthographe. Quand les mots ne sont pas purement remplacés par des émoticônes ou des onomatopées… Un argot numérique qui est devenu le mode d’expression majoritaire des 12-15 ans. On comprend mieux, dès lors, que la France soit rentrée dans l’ère de l’illettrisme de masse. La direction de l’évaluation du ministère de l’Éducation a ainsi publié, le 9 novembre 2016, une dictée type de six lignes données à des écoliers de CM2 à trois reprises ces trois dernières décennies – 1987, 2007 et 2015. Or, que dessine ce court texte simplissime, destiné à des enfants d’intelligence moyenne ? Un effondrement.

On aurait aimé la croire compliquée, on l’aurait rêvée semée de pièges et d’exceptions sournoises, telle la dictée de Bernard Pivot. Pourtant, cette très courte dictée ne présentait aucune difficulté majeure :

“Le soir tombait. Papa et maman, inquiets, se demandaient pourquoi leurs quatre garçons n’étaient pas rentrés.
Les gamins se sont certainement perdus, dit maman.
S’ils n’ont pas encore retrouvé leur chemin, nous les verrons arriver très fatigués à la maison. Pourquoi ne pas téléphoner à Martine ? Elle les a peut-être vus ! Aussitôt dit, aussitôt fait ! À ce moment, le chien se mit à aboyer.”

En 1987, les élèves de CM2 faisaient en moyenne 10,6 fautes à cette dictée ; plus de deux fautes par ligne ! Les « pédagogies modernes » avaient déjà commencé : méthodes de lecture globales ou semi-globales, diminution des horaires de français, plus de devoirs à la maison… En 2007, on a soumis à un nouvel ensemble d’élèves cette même dictée. Le résultat a frappé de stupeur tous les experts : en effet, les élèves faisaient désormais en moyenne… 14,3 fautes, soit plus d’un tiers d’erreurs en plus ! Quasiment trois fautes par ligne ! Mais le pire restait à venir. En 2015, on a carrément touché le fond : 17,8 fautes sur cinq lignes ! C’est sept de plus, si l’on ose la comparaison avec 1987, pour un texte comportant 67 mots et 16 signes de ponctuation. Ce qui signifie qu’en dehors de « papa », « maman », « le » et « ne », les élèves de CM2 d’aujourd’hui font, en moyenne, quasiment une faute par mot. Et cette perte ne concerne pas seulement quelques-uns : près d’un élève sur cinq (19,8 %) commet 25 erreurs en 2015 ; ils étaient seulement 5,4 % en 1987. Seuls 25,7 % des élèves ont accordé correctement au pluriel « inquiets ». Ils étaient 46,3 % en 1987. “Le nombre d’élèves cumulant les difficultés orthographiques est ainsi multiplié par deux à chaque constat”, écrit la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance). Déjà, en 2007, une étude menée par des professeurs des universités et des écoles avait montré que les collégiens de cinquième avaient le même niveau d’orthographe que… des CM2 de 1987. Aujourd’hui, ils se rapprocheraient du niveau du CE2…

Soyons lucides : ces élèves ont bien peu de chances d’apprendre, d’ici la troisième, ce qu’ils n’ont pas appris depuis le CP. Comme un jeune professeur de collège de banlieue me le confiait récemment : pour lui, tout se passe désormais comme si ses élèves de 6e n’avaient jamais été scolarisés. Les bases du français sont devenues une sorte de « patate chaude » qu’on se refile, d’un enseignant à l’autre, d’un niveau à l’autre, de l’école au collège, du collège au lycée, puis du lycée à la fac, jusqu’au mur final du chômage et de la non-intégration sociale. Le désarroi des jeunes professeurs est palpable vis-à-vis d’une école qui a abandonné son exigence traditionnelle de maîtrise de la langue. Comment une telle catastrophe a-t-elle été possible ? Comment peut-on à ce point sacrifier les générations de demain ? L’orthographe est l’un des critères majeurs dans l’obtention d’un emploi – d’autant que la révolution informatique nous amène à écrire constamment. Ces constats signaient déjà, à l’époque, la faillite de la loi Jospin et des programmes de 1995 acceptés par François Bayrou, ministre de l’Éducation nationale. Et le plus incroyable, c’est que, depuis les années 80, le budget de l’Éducation nationale a été plus que doublé en euros ! Le coût direct de cette catastrophe est de 68,64 milliards d’euros en 2017, financés par l’État. À noter que, depuis 1980, selon le ministère lui-même, le budget de l’Éducation a augmenté de 87 %. Pour quel résultat ?

C’est ainsi que 50 % du temps scolaire devrait être consacré à l’apprentissage du français. Mais actuellement, il y a, en France, 144 jours d’école par an, contre 187 dans les autres pays de l’OCDE. En quarante ans, au fil des réformes du temps scolaire, les élèves du primaire ont perdu l’équivalent d’une année d’enseignement selon les propres sources du ministère de l’Éducation nationale. Nous avons perdu plus de 70 jours de classe en presque cent ans et, depuis 1976, selon une étude du collectif de professeurs de français Sauvez les lettres, plus de 700 heures de français ont disparu du CP à la troisième…

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