Le disque est arrivé un jour sur la table. Il y a longtemps. L’ami qui me l’offrait était malade. Très malade. Il me disait simplement : « Toi qui aimes tant le piano, ne dis rien et écoute. C’est un disque que j’emmènerais bien sur une île déserte… » Alors j’ai écouté, bien sûr. Attentivement. A priori, j’aimais bien l’idée de cette musique hésitant entre le jazz et la Bretagne. L’idée aussi de ce pianiste inconnu et de cette île tout aussi inconnue, Molène, dont il était originaire et où il s’était isolé pour enregistrer.

Ce jour-là pourtant, je n’ai rien aimé. Pas même « accroché »

Des années plus tard, j’ai repris le disque un peu au hasard des milliers de disques, essentiellement de piano, qui tapissent mon loft. Entre-temps, mon ami était décédé. Écouter à nouveau Molène était une façon de repasser un peu de temps avec lui. J’ignorais que c’est avec vous aussi que j’allais passer tellement de temps. Car Molène n’allait plus me quitter.

Dès cette deuxième écoute, je me souviens d’avoir retrouvé quelque chose d’Alan Stivell, entremêlé de Bill Evans (le plus nostalgique, celui de You Must Believe in Spring) et surtout de Keith Jarrett (le plus entraînant, celui du Köln Concert). J’y ai trouvé par-dessus tout quelque chose de rare : au-delà de toutes ces influences (et quelles influences !), une unité, un sens, une dimension peu commune. Une façon de rapprocher le plus éloigné, de mélanger sans dissoudre, avec évidence, comme Jacques Loussier (jazzman comme vous) l’avait fait en son temps en revisitant à sa manière une grande partie de l’œuvre de Bach. Bref, un métissage heureux là où il aurait été facile de sombrer dans l’incongru ou l’anecdotique.

De ce jour-là, vous êtes pour moi une façon essentielle et définitive d’associer le jazz et la Bretagne. Je ne parle plus de vous, désormais, qu’à travers ce petit surnom que je vous ai fabriqué : Ker Jarrett.

Molène, donc. La postérité jugera. Pour moi, c’est clair. Le disque a changé d’étagère. Il figure aujourd’hui en bonne place, avec quelques autres, dans le rayon à évacuer d’urgence en cas d’incendie ou de départ précipité sur une île déserte (décidément…). Il n’y en a finalement pas tant que ça : les Sonates et partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach, les Vingt regards sur l’enfant Jésus d’Olivier Messiaen, le cycle des Études de Chopin transcrites par Leopold Godowsky, le Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel, les Élégies de Ferrucio Busoni, le Christus de Franz Liszt, la Liturgie de saint Jean Chrysostome de Serge Rachmaninov, Alina d’Arvo Pärt, Passion de Peter Gabriel… J’en oublie, bien sûr. J’en oublie heureusement.

Quinze ans après Molène, j’apprends ces jours-ci que vous venez d’enregistrer Molène, saison II. Je l’achèterai et je l’écouterai bien sûr, mais sans hâte excessive. L’un de mes amis, architecte de renom, me disait un jour : « Nous sommes sur Terre pour faire une œuvre, une seule, qui nous contient, qui nous résume et qui nous comble. » Probablement n’avait-il pas tort. Probablement aussi êtes-vous le plus mal placé pour comprendre que c’est d’abord Molène qui restera pour vous cet accomplissement-là. Ce moment unique de votre parcours musical et de ceux qui le partagent.

Enfant, je me souviens d’avoir été tellement émerveillé par le premier Concerto de Chopin que j’ai volontairement attendu plusieurs années avant d’écouter le second. Adolescent, je me souviens aussi des premières lettres féminines que je laissais reposer et « mijoter » sur mon bureau pendant plusieurs jours pour mieux les savourer, pour mieux les imaginer : je les emplissais ainsi de tout ce dont elles risquaient de se vider une fois ouvertes.

En attendant cette saison II, c’est donc Molène, tout simplement, qui m’accompagne partout dès que je quitte . Car chaque disque a, bien sûr, beaucoup plus qu’une histoire, beaucoup plus qu’une fonction : il a une mission. Il y a les disques des jours heureux. Ceux des jours moins heureux. Ceux que l’on aime partager. Ceux que l’on aime ne garder que pour soi. Et le vôtre est aujourd’hui, pour moi, le disque du voyage. Celui que je démarre en même temps que je tourne la clef de contact de ma « vieille anglaise », toute de cuir, de chrome, de bois et de silence.

Au volant de cette compagne, fidèle parmi les fidèles, je parcours peu à peu, au fil des années, la France au ralenti, la France lente, par les routes les plus modestes, les plus reculées, par les plus secrets des chemins. Mais le voyage, quoi qu’il arrive, commence toujours par Ar Baradoz.

Ma vieille anglaise, figurez-vous, a été un temps hébergée dans un château, quelque part entre la forêt de Brocéliande et la mer d’Iroise. Elle connaît la Bretagne mieux que moi. Je ne doute pas un instant qu’elle en redemande. Qu’elle ait la nostalgie, elle aussi, du tumulte lointain de l’océan, des rafales de vent iodé dans la calandre et de l’idée du grand large.

Alors un jour, c’est sûr, nous pousserons tous les deux jusque vers chez vous (pourquoi pas, même, embarquer jusqu’à Molène ?) pour vous saluer et vous remercier autour d’une bonne bière.

Peut-être parlerons-nous alors de cette belle idée qui est, au fond, l’idée de se tromper. Parce que les disques sont comme tous les hommes et qu’il faut parfois leur laisser aussi une deuxième chance.

Ou de cette autre belle idée : l’idée de toutes ces notes qui s’échappent de l’île de celui qui les invente pour rejoindre l’île de celui qui les recueille.

La musique est comme la vie : d’une île l’autre.

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